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12/04/2007

NOUS T'AVONS ENTERRE EN TERRE KABYLE (Rachid HAMMAD)

Lettre écrite par Rachid Hammad

publiée dans le Hors Série du Nouvel Observateur

Spécial Algérie - 10/2002

 

"Nous t’avons enterré en terre kabyle"

 

Papa, vendredi dernier - le 21 décembre -, j’ai pris en catastrophe l’avion de Lyon pour Alger. La veille, en rentrant chez nous, tard, Colette et moi, nous avions trouvé de nombreux messages sur notre répondeur, qui, tous, disaient ceci : "Rachid, maman est morte ; nous t’attendons à Alger."

Toi, papa, tu nous avais quittés en octobre 1999. Tu voulais à tout prix arriver jusqu’à l’an 2000. Mais la maladie avait eu raison de toi. Suivant tes dernières volontés, nous t’avions enterré en Kabylie (la terre de nos ancêtres à laquelle tu étais tellement attaché) dans la propriété familiale, où tu avais fait construire un tombeau avec deux places : l’une pour toi et l’autre pour maman. Maman repose donc à tes côtés à Tizi-Seghouane, commune des Ouadhias, face à la montagne du Djurdjura...

 

Dans l’avion qui me ramenait à Lyon, une semaine après, j’ai repensé à votre vie : maman, qui avait eu onze enfants et qui nous avait tous élevés. Et toi papa, petit berger de Kabylie devenu instituteur après avoir brillamment passé le concours d’entrée à l’Ecole Normale de Bouzaréah et qui avais fait en sorte que tes enfants deviennent presque tous des enseignants, comme toi. Tous les postes perdus, où tu avais enseigné, pour finir ta carrière à Aïn-Bessem, village typique de la colonisation, mais où tu avais tenu la dragée haute aux colons, et par le verbe et par la plume ? Tu militais pour l’égalité et pour l’intégration et tu avais même réussi à devenir le conseiller municipal du premier collège, ce qui, à l’époque, était exceptionnel, car les "indigènes" votant dans le deuxième collège étaient exclus de la vie politique...

 

Papa, tu nous disais : "La France est un pays de droit. Elle va imposer des réformes pour établir l’égalité avec les Français d’Algérie." Et nous, tes fils aînés, nous te disions : "Papa, jamais les pieds-noirs n’accepteront que les Algériens soient leurs égaux, si ce n’est, comme le disait Bismarck "par le fer et par le sang". Hélas, c’est à nous que l’Histoire a donné raison. "Tant de sacrifices pour l’indépendance, disais-tu dans les années 1990, pour voir maintenant les Algériens qui se tuent entre eux !" Comment va finir cette tragédie ?

 

Que vont devenir les relations entre l’Algérie et la France, ces relations que tu souhaitais exemplaires ? Comment le problème de la culture berbère va-t-il être résolu ?

 

Tu étais un grand amoureux de cette langue kabyle et de cette culture amazighe ("berbère") qui, de tout temps, ont été étouffées par le pouvoir, aussi bien avant l’indépendance qu’après.

 

Papa, maman, reposez en paix dans cette terre kabyle que vous aimiez tant. Votre fils qui vous aime tant tous les deux.

 

Rachid Hammad (Oullins)

Auteur de

« Chemins de traverses d’un instituteur kabyle :

De Adrar Amellal à Belaruc les Bains »