24.06.2009

Amitié (Feraoun – Monnoyer)1 par Mehenni Akbal

Mouloud Feraoun — Maurice Monnoyer : Histoire d'une amitié


″C'est par son Journaliste en Algérie ou l'histoire d'une utopie, édité, en 2001 chez L'Harmattan, avec une préface du Professeur Guy Dugas, que j'ai connu Maurice Monnoyer. Intéressant récit-témoignage à faire figurer parmi les ouvrages relatifs à l'histoire de la presse et du journalisme en Algérie durant la période coloniale. En 2007, je l'avais contacté pour la première fois, par courriel, en lui adressant un essai sur Mouloud Feraoun pour une éventuelle préface. Une quinzaine de jours après, il s'était empressé de la rédiger et de me l'envoyer accompagnée de quelques recommandations et corrections à apporter sur mon texte. Un texte dont j'ai abandonné le projet de publication quand je m'étais rendu compte, après sa relecture, qu'il était parsemé d'imperfections et de maladresses.
En marge d'un séjour scientifique en France, effectué en mars dernier, je suis parti à sa rencontre. En descendant du TGV qui me transportait de Paris, je découvre, à la gare Saint-Roch de Montpellier, un homme chaleureux, courtois et affable qui parait avoir une bonne vingtaine d'années de moins tant il est bien conservé et jouit de toutes ses facultés motrices et intellectuelles.
A ses côtés, j'ai passé dans sa résidence une journée inoubliable. Du haut de ses 89 ans, je l'ai écouté, avec un grand bonheur et un immense plaisir, parler, non sans franchise, spontanéité et sincérité, de son enfance, de sa jeunesse, de son emprisonnement en qualité de soldat de l'armée belge par les Allemands durant la 2e Guerre mondiale, de sa carrière de journaliste, de l'amour qu'il porte pour l'Algérie et son peuple, de l'amitié qu'il a entretenue avec les célèbres écrivains Algériens Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri et Mohammed Dib.
L'idée de ce livre, qui serait, je l'espère, d'un apport documentaire pour les chercheurs et universitaires, voire pour le grand public, est née de cette rencontre. Dans ce volume, on l'aura compris, se trouvent réunis, avec l'aimable autorisation de Maurice Monnoyer, des textes peu connus et inédits sur et de Mouloud Feraoun.″

Alger, le 18 avril 2009
Mehenni Akbal,
Maître de conférences à l'université d'Alger.


AKBAL-Mehenni_Histoire-Amitie.jpgMehenni Akbal
Mouloud Feraoun - Maurice Monnoyer
Histoire d'une amitié
EDITIONS EL-AMEL

Extrait : pages 9 et 10

17.06.2009

Vava inouva (Extrait1) de Mohamed MANKOUR


«Reeva s’empara d’un fagot fait de rameaux de vieux frêne desséchés et, tout en sanglotant, alluma le foyer de pierre. Elle jeta quelques poignées de semoule, du sel et de l’eau dans le grand plat de bois dans lequel sa mère, naguère, malaxait de bon matin, une pâte aux senteurs aigrelettes et douces nées du levain élevé, rafraîchi, choyé et couvé sous le torchon plusieurs jours durant.


Reeva se mit à pétrir avec empressement ; des larmes perlèrent et se mêlèrent à la pâte. Puis, elle façonna les galettes et les mit à cuire sur la pierre plate du foyer ardent. La chaude odeur du pain en devenir lui rappela de nouveau son enfance radieuse, passée blottie dans le giron de la mère, sous le regard bienveillant du père.


Les galettes furent enfin enveloppées d’un linge immaculé et déposées avec soin dans un nouet parmi quelques poignées de figues séchées et gorgées d’huile d’olive. Les provisions d’une main et une calebasse d’eau coiffée d’un tapon de l’autre, Reeva se mit en quête de son père.


– Où vas-tu de ce pas précipité ? demanda le gardien de chèvres. Ne sais-tu pas que ton père a été taillé en pièces par les fauves ?
– Mon père a été terrassé par la pleutrerie d’un gardien de chèvres ! répondit la jeune fille en forçant le pas et sans perdre la forêt des yeux. Troublé, la larme à l’oeil, le chevrier abandonna ses bêtes pour remonter en direction du village.
– Où vas-tu fille de chasseur écervelé ? s’enquit le charbonnier. Ne sais-tu pas que ton père a été perdu par sa vanité ?
– Que valent les paroles d’un charbonnier atteint de cécité ? rétorqua la jeune fille.

Accablé de remords, l’homme se mit à sangloter et délaissant son ouvrage, il s’en retourna le front baissé.
Bientôt de profonds fourrés annoncèrent la forêt. La jeune fille se hissa jusqu’au sommet de l’arbre le plus élancé et appela :

Oh vava inouva, mon père chéri
Entends ma complainte
Ta fille n’a su te retenir
Les ogres et les fauves se sont joué de toi
Mes cris et mes sanglots percent les cœurs de pierre

Aussitôt, la voix sans vigueur de son père lui fit écho :

Oh ma fille Reeva
Entends ma complainte
Ton père est parti tuer le lion
Les génies de la forêt l’ont châtié
Leurs murmures funestes ont eu raison du valeureux chasseur

Elle fit ainsi jusqu’à distinguer clairement les paroles de son père et enfin parvenir à la clairière où il gisait. Sans mot dire, elle tira de son ballot les quelques nourritures et les lui tendit… »

 

 

Vava inouva
MANKOUR-Mohamed_Vava-inouva.jpgL’extravagante histoire de Pois chiche
Contes kabyles
Textes et illustrations de Mohamed MANKOUR
ISBN : 978-2-296-08094-2

10.06.2009

Mon école de Beauprêtre (Émile CHAMPAS) 3

 

 

Une fois mon potage ingurgité, je me suis mis au lit - si on peut dire - bordé par les deux rangées de tables, et j’ai tenté de trouver le sommeil. J'étais encore éveillé quand j'entendis cogner vigoureusement à la porte de la classe. Je savais que l'insurrection continuait en Algérie, et notamment en Kabylie, mais j'ai trouvé qu'on ne perdait pas de temps avec moi. J'ouvris cependant et je vis apparaître successivement le canon d'un fusil, une grosse moustache et une chéchia rouge surmontant un visage qui, dans la demi-obscurité, n'avait rien d'engageant. Je suis passé par des moments d'inquiétude, et même plus, ne sachant pas comment les choses allaient tourner. J'étais venu là, pacifiquement, pour enseigner et je ne voyais vraiment pas ce qu'on me voulait. Mon moral commença à amorcer une courbe descendante accélérée :

«Votre malle est arrivée par le car. Je vous l'apporte». C'était MOULOUD, l'employé communal.

 

 

Les débuts d'un instituteur dans son école kabyle : douar de Beauprêtre, commune mixte de Dra-el-Mitan.

 

Beauprêtre* était un douar rattaché administrativement à la petite ville voisine de Dra­-el-Mizan, distante de 4 km, et qui était le siège de ce qu'on appelait en Algérie une «commune mixte». Les éléments européens y étaient peu nombreux (quelques colons, des fonctionnaires, des professions médicales), la population musulmane constituant une majorité écrasante et d'un niveau de vie médiocre. Cette commune était dirigée par un administrateur, nommé par le gouverneur général. C'était une sorte de sous-préfet de canton. Au nombre de 78 dans toute l'Algérie, ces communes mixtes englobaient 7/10 du pays en superficie. Certaines étaient immenses, mal administrées. Elles représentaient 6/10 de la population totale du pays. Des douars éloignés, perdus dans la montagne, déjà dépourvus d'école, n'avaient jamais vu de représentants de l'autorité française : gendarmes, policiers. Pas de médecins non plus. Même pas un simple dispensaire.

Les autres communes, dites de «plein exercice», regroupaient une population européenne plus importante aux côtés de musulmans plus évolués, en général, que dans les douars. Il y avait alors des conseillers municipaux et un maire élus.

 

Arriva le jour de la rentrée. Le directeur se chargea des élèves les plus âgés et me confia les autres, une quarantaine environ. Il me fallut un certain temps avant que la liste que j'avais péniblement constituée corresponde au nombre de têtes que j'avais devant moi. Je n'étais pas familiarisé avec les patronymes kabyles et je mis quelques jours à m'apercevoir que j'avais par mégarde coupé en deux le nom à «tiroir» d'un élève, ce qui m'en donnait deux au lieu d'un sur ma liste.

 

Un certain nombre de nos élèves se présentèrent seuls, le premier jour, d'autres étaient accompagnés d'un grand frère ou d'un homme adulte de la famille, mais jamais par une femme. Je me souviens d'un grand père accompagnant son petit-fils. Me montrant son épaule où manquait un bras, il prononça un seul mot : «Verdun» et de son unique main il me fit ce cadeau : une bouteille d'huile d'olive et quelques figues sèches. Il est des gestes dont la portée va bien au-delà de l'apparence.

 

L'enseignement que nous dispensions s'apparentait à celui de mes collègues métropolitains en ce qui concerne les matières de base : français, calcul, disciplines d'éveil. Le fait, pour moi, de ne pas parler le kabyle, ne constituait pas un obstacle. Je me comportais exactement comme un professeur d'anglais devant de jeunes français : j'utilisais exclusivement les mots de la langue à enseigner.

 

Bien sûr, il fallait quand même s'adapter (et l'Ecole Normale nous y avait préparés). Dans nos dictées, nous évitions des phrases du type de celles figurant dans le manuel d'orthographe de Bled (il s'agit de l'auteur, pas de la campagne algérienne !) «les charrettes traînées par des boeufs rentrent le foin à la ferme», ou encore : «les enfants ont mis leurs sabots devant la cheminée en attendant Noël». Dans un pays musulman, africain, il fallait veiller à ce que notre enseignement ne soit pas décalé par rapport à l'environnement de nos élèves.

C'est très volontiers que ceux-ci parlaient de leur vie à la maison, contents d'apprendre à leurs maîtres ce qu'ils savaient des coutumes, des contes, des légendes de leur pays, ce qui facilitait leur apprentissage de la langue française et leur donnait plus d'aisance dans leur travail. On appellerait cela aujourd'hui des activités «interactives». Dès 1955, nous n'avions pas besoin de directives ministérielles pour les mettre en œuvre. La seule fille de ma classe, une Européenne, Véronique, descendante d'immigrés alsaciens, rapportait les témoignages de ses ancêtres, venus en Kabylie au moment de la colonisation, et obligés d'allumer chaque soir des feux pour éloigner les bêtes sauvages.

 

*En ce lieu se situe la colonne BEAUPRÊTRE, qui commémore le combat du 8 avril 1864, où périt cet officier, et par lequel débuta l'insurrection des Ouled Sidi Cheich.

 

 

Émile CHAMPAS

Extrait de ″J’étais instituteur en Algérie″ : témoignage

 

dans ″Notre guerre et notre vécu en Algérie″

de Jean-Yves JAFFRÈS

Livre 3 - 2005

 

 

 

 

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Rue de Dra-El-Mizan

04.06.2009

Mon école de Beauprêtre (Émile CHAMPAS) 2


″ Me voilà donc arrivé. J'essaie de pénétrer dans les locaux. Tout est fermé à clé, il n'y a personne. Je redescends vers l'entrée du village où j'aperçois le panneau indiquant l'emplacement d'une agence postale lilliputienne. Une dame, d'une cinquantaine d'années me reçoit d'un air revêche. Je me demande s'il lui arrive de sourire souvent : «Ah ! C'est vous l'instituteur ? Vous venez de France, probablement ? Vous allez les instruire, ils en sauront trop et après, ils nous foutront dehors». Cette personne ne savait pas à quel point ses propos étaient prémonitoires...

Les jours suivants, j'appris que cette dame, Mlle L..., vivait dans ce village, ainsi que son frère, célibataires tous les deux, descendants de familles alsaciennes venues en Algérie après la défaite de 1870 et la perte de l'Alsace-Lorraine. On attribua à ces immigrants les terres confisquées aux tribus kabyles insurgées et dont la rébellion fut matée avec sévérité par l'armée française. Une autre famille d'origine alsacienne habitait Beauprêtre. Ils avaient une petite fille de 6 ans qui allait être inscrite dans ma classe.

Mlle L... m'a quand même donné une clé, c'était celle du local qui allait être ma classe. Les autres – et notamment celle de mon logement – avaient été conservées par le directeur, encore à Alger, et qui allait rejoindre l'école le lendemain. En attendant, il me fallait passer la nuit et me restaurer un peu. Pour ce qui est de mon lit, la question fut vite réglée : j'étalai une couverture par terre entre deux rangées de tables d'élèves et je disposai mon sac en guise d'oreiller. Par ailleurs, j'avais emporté un minimum d'ustensiles de cuisine dont je me servais pour camper : un réchaud électrique, une casserole et quelques sachets de potage en poudre. Se posa alors la question de l'eau. Tout était coupé partout, même dans la cour. Restait la solution de la fontaine publique. Nous étions fin septembre, époque où les sources étaient au plus bas. On interrompait donc la distribution de l'eau une partie de la journée pour la rétablir en fin d'après-midi. C'est à ce moment-là que, tout à fait par hasard, je me suis dirigé vers ce lieu avec, à la main, ma casserole de Monoprix et sa queue rouge en bois.

J'ignorais que c'était l'heure où les femmes, portant leurs récipients sur la tête, venaient faire le plein à la fontaine. Ayant été recluses toute la journée, c'était pour elles un moment de détente au cours duquel les papotages allaient bon train. La présence de ma personne devant le robinet a dû stopper net les conversations, mais les bavardages ont repris, probablement à mes dépens. Une file multicolore s'est constituée, dans laquelle je me suis intégré docilement, attendant poliment mon tour. Je voyais parfois un œil jeter un regard oblique dans ma direction, mais je continuais de fixer obstinément le dos de celle qui me précédait. Le débit de l'eau n'était pas très abondant et les récipients de ces dames, fort volumineux, mettait du temps à se remplir. La personne qui me suivait était favorisée, étant donné la faible capacité de ma casserole.

Je savais qu'en pays musulman, on est très strict quant à l'attitude envers les femmes (on nous l'avais appris à Bouzaréa). J'étais dans une position gênante. «Voilà un étranger qui arrive, venu on ne sait d'où, qui ne trouve rien de mieux que de se joindre à nos femmes juste au moment où elles sortent de chez elles.» Je me suis donc fait le plus discret possible avant de repartir avec ma casserole pleine, marchant avec des précautions infinies. Ce n'était pas le moment de trébucher sur un caillou : un deuxième passage à la fontaine aurait vraiment paru suspect. ″

 

Émile CHAMPAS
Extrait de ″J’étais instituteur en Algérie″ : témoignage

dans ″Notre guerre et notre vécu en Algérie″
de Jean-Yves JAFFRÈS
Livre 3 - 2005

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27.05.2009

Mon école de Beauprêtre (Émile CHAMPAS) 1

 

 

Préliminaire - Après avoir été maître d'internat au Lycée de Saint Brieuc, Emile CHAMPAS a signé un contrat de 5 ans avec l'Education Nationale pour aller enseigner en Algérie dans le cadre du plan d'alphabétisation destiné aux régions les plus déshéritées, et notamment la Kabylie.

Puis, après une année de formation à l'Ecole Normale d'Alger-Bouzaréa en 1954-1955, il va rejoindre dans le bled kabyle l'école à laquelle il a été affecté. Nous sommes fin septembre 1955. Cela fait un an déjà que la rébellion a éclaté en Algérie. Par la suite, Emile CHAMPAS résiliera son sursis et accomplira ses 28 mois de service militaire, au cours desquels il retrouvera la Kabylie, ayant troqué son uniforme d'enseignant contre celui du combattant.

Au moment de son incorporation, il possédait donc déjà une certaine connaissance des réalités algériennes.

 

 

″L'heure de la rentrée scolaire 1955 approchait. Le grand moment était enfin arrivé. À la veille de rejoindre mon poste, j'ai jeté un regard en arrière sur les 12 mois que je venais de vivre. Il était déjà bien loin le temps de mes lycéens de Saint Brieuc. Je ne savais pas comment allait se passer ma rencontre avec cette Kabylie inconnue. Néanmoins, je me sentais confiant, rassuré par cette année d'Ecole Normale où nous avions été remarquablement formés, soutenus, encouragés. Mes voyages m'avaient permis de découvrir des régions diverses en Algérie. Grâce à ma colonie de vacances, j'avais pu vivre de très près pendant 2 mois avec des élèves semblables à ceux que j'allais connaître dans mon école. Mes malheureux collègues M. et Mme MONNEROT, agressés dès leur arrivée en Algérie, n'ont pas eu la chance de bénéficier d'une telle préparation. Ils ont été d'emblée confrontés aux réalités du bled algérien.

 

Mon voyage commença à Alger où j'enfourchai ma moto en emportant quelques bagages, après avoir laissé ma cantine métallique à la gare routière où un autocar devait en prendre livraison.

Me voilà donc parti en direction de l'Est, vers la Kabylie. Au début, la route était plate, bien dégagée, tracée à peu de distance de la mer. Je traversai Hussein-Dey, Maison Carrée (en laissant sur ma droite l'aéroport de Maison-Blanche), Rouiba, Alma et, au bout de 45 km, parvins à Ménerville, bâtie dans un paysage de collines, à 150 m. d'altitude. Au bout de 7 km, à Isserville-les Issers, je quittai la Nationale qui menait à Tizi-Ouzou pour bifurquer vers le Sud. Aussitôt, le paysage changea. La route devint étroite, tout en restant goudronnée. A mesure que je grimpais, les virages devenaient de plus en plus nombreux et serrés.

C'est à partir de ce moment-là que je pris davantage conscience que le pays était «en guerre», même si les textes officiels se refusaient à employer ce terme, préférant celui de «opérations de maintien de l'ordre», contre des rebelles qu'on qualifiait alors de «hors-la-loi» (H.L.L.). Il me suffisait d'ouvrir les yeux : de temps en temps, je croisais un G.M.C. (un camion militaire) bourré de soldats. De temps à autre, j'apercevais des guitounes accrochées aux flancs des collines, un mirador dressé près d'un pont, d'une voie ferrée, d'une ferme isolée.

 

Ma vaillante moto continuait à grimper. Pas de trace d'habitations pendant 17 km jus­qu'au moment où j'atteignis le village de Chabet-el Ameur (260 m d'altitude). Au-delà, la route, toujours aussi sinueuse, traversait un paysage de plus en plus sauvage et boisé, 14 km encore et je parvins à Tizi-Réniff (382 m). Il me restait encore 6 km pour rejoindre Beauprêtre et mon école, à 750 m d'altitude.

Je venais donc de parcourir cette fameuse départementale N° 18. Des militaires ayant crapahuté dans le coin m'ont déclaré par la suite qu'ils ne se seraient jamais engagés en un tel endroit sans s'assurer d'une protection importante, avec suffisamment d'hommes, de véhicules blindés et d'armes automatiques. Il faut préciser que nous n'étions pas loin de Palestro, ville de sinistre réputation dès le début de la conquête, de ses fameuses gorges, dans un paysage tourmenté, austère, inhabité, où évoluaient des commandos rebelles, déjà bien structurés à l'époque.

 

Voilà donc l'endroit où je vais vivre pendant toute une année scolaire. Ce douar se présente sous la forme de petites maisons basses séparées par des ruelles étroites, avec une voie centrale un peu plus large. Certaines habitations semblent correctement entretenues, d'autres, plus modestes, sont plutôt des masures. Il faut préciser que nous nous trouvons dans une région, certes, très différente de la riche plaine de la Mitidja, mais qui n'est cependant pas la plus déshéritée d'Algérie. Plus tard, quand j'aurai revêtu l'uniforme et que les hasards de la vie militaire m'auront fait revenir dans cette même Kabylie avec, évidemment d'autres activités, il m'arrivera de traverser des douars perchés sur leurs pitons et n'ayant d'autres voies d'accès que des pistes muletières. Nous avions alors affaire à une population quasiment illettrée et d'un niveau de vie misérable.

 

À Beauprêtre, les maisons sont implantées sur la pente d'une colline. Au-dessus d'elles, dernière construction, légèrement isolée, avant une zone boisée et inhabitée, se trouve l'école, facilement reconnaissable avec sa façade blanche. C'est un bâtiment qui comporte une partie ancienne contre laquelle on a construit une annexe avec un 2e logement. Cette adjonction faisait partie du plan de scolarisation en cours depuis plusieurs années dans toute la Kabylie.

C'est une école à deux classes avec un directeur déjà en place et dont je vais être l'adjoint. A la rentrée scolaire suivante, il quittera son poste, ayant été muté sur sa demande à Alger dont il est originaire. L'inspection Académique me nommera alors directeur à sa suite et désignera un jeune adjoint pour me seconder.″

 

 

Émile CHAMPAS

Extrait de ″J’étais instituteur en Algérie″ : témoignage

 

dans ″Notre guerre et notre vécu en Algérie″

de Jean-Yves JAFFRÈS

Livre 3 - 2005

 

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Oued Isser