06.11.2009
JOURNAL DE KABYLIE ( CHARLES SCHWEISGUTH )
RÉSUMÉ DU LIVRE
Avril 1959. Un brillant jeune homme, fraîchement diplômé de l'école militaire de Saint-Maixent et appelé à devenir haut fonctionnaire, débarque en Algérie pour y achever son service militaire. Il écrit chaque jour à sa fiancée. Ces lettres, conservées par celle-ci, constituent un document sur la guerre d'Algérie.
MORCEAUX CHOISIS
La première phrase :
En avril 1959, après six mois passés à l'école militaire interarmes de Saint-Maixent, j'arrive en Algérie pour y accomplir la suite de mon service militaire.
LES EXTRAITS de "Journal de Kabylie"
Alger - Lundi 6 avril 1959
Mon corps roulé à droite, roulé à gauche... Le mouvement du bateau m'expulse du sommeil où je me réfugiais. Il fait noir ; sur une couchette voisine, un bienheureux camarade ronfle à pleins poumons. Mon estomac a refusé le dîner. Quelle heure peut-il bien être ? À quoi ressemble la vie de soldat quand les fusils ne sont pas chargés à blanc ?
Avant même qu'un adoucissement de l'ombre annonce le jour, des voix au loin, joyeuse, signalent les lumières d'Alger.
Peur de me faire voler ou angoisse devant ce qui va venir, je m'absorbe dans mes bagages au lieu de profiter du spectacle de l'entrée dans le port. Sitôt à quai, c'est l'abordage des porteurs arabes, qui en un instant sont maîtres du bateau. Sont-ils voleurs ? Rêvent-ils de nous trancher la gorge ? Sont-ils pour ou contre la France ? Solide, jovial, rapide, un homme s'est emparé de mon bagage ; il ne paraît pas se poser de questions aussi difficiles. Ballotté par le flux des voyageurs qui coursive en escalier me porte vers la passerelle, je crois moins retrouver la terre ferme qu'être embarqué malgré moi pour une incertaine et longue, très longue traversée sur quelque Atlantide à la dérive.
Chapitre : Le Choc de l'inhumain - Page : 23
Sombre fin de semaine ! ! Le fait du jour ne sera pas l'inauguration de la mairie, mais une tragédie. Après l'obus piégé découvert hier à Aguemoun, j'apprenais un vilaine affaire qui risque de coûter cher à l'ami Parot, la disparition ( enlèvement ou désertion ? ) de l'appelé musulman qui était devenu son homme de confiance... Et pour finir, cette embuscade !
Chapitre : Le printemps d'Aguemoun - Page : 268
JOURNAL DE KABYLIE
Éditeur : Privat - 2006
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03.11.2009
Pierre de Villerglé (Amédée ACHARD)
À quelque temps de là, un soir, à la Capucine, où elle s’était établie avec Roger, Louise reçut une lettre timbrée de Constantine.
« Une lettre de Pierre ! » dit-elle en battant des mains.
Elle l’ouvrit à la hâte, et voici ce qu’elle lut :
« Ma chère petite commère,
« Vous doutiez-vous que j’étais en Afrique, à six cents lieues de vous, dans un affreux coin de terre, chez les Kabyles ? C’est une idée qui m’a pris subitement un soir que j’étais au Buisson, quand j’ai poussé ce fameux cri qui vous a tant étonnée. L’idée venue, je suis parti sans vous dire adieu ; j’aurais craint de vous laisser voir tout mon chagrin... Vous étiez si heureuse !
« Qu’aurais-je fait au pays ? Votre présence aurait-elle comblé le vide immense où m’avait jeté votre perte ? Assurément non ! Vous m’aviez désaccoutumé de l’isolement. Fallait-il retourner dans cet hôtel de la rue Miromesnil, où l’ennui a failli m’étouffer ? Qu’avais-je fait pour mériter une si triste fin ? C’est alors que la lecture d’un journal m’a tout à coup rappelé l’Algérie et la vie d’autrefois. J’ai senti comme le souffle de la guerre passer sur mon visage, mon sang a coulé plus vite, et j’ai revu comme dans un rêve, passant avec la rapidité de la foudre, mes vieux chasseurs à cheval, les clairons, les drapeaux, les fanfares et tous ces régiments hâlés qui faisaient ma famille au temps jadis. L’odeur de la poudre venait de me monter à la tête ! Quelques heures après, j’étais au Havre, et le chemin de fer me ramenait à Paris. Le ministre, chez qui je suis tombé comme une bombe, a bien voulu me rendre mes épaulettes. On parlait d’une expédition, et j’ai laissé là mes amis pour courir à mes soldats.
« J’étais à peine débarqué, que l’expédition s’est mise en marche. J’ai senti l’odeur connue des lentisques, j’ai vu les spahis courant comme des chèvres sur les collines ; cette agitation, cette activité, ce premier tumulte du départ, me rappelaient mille souvenirs qui fouettaient mon sang... J’avais la poitrine gonflée. Ah ! quelle joie, chère commère ! Il faisait un temps superbe. Les baïonnettes étincelaient au soleil, et l’on entendait partout le long frémissement des bataillons qui marchent. Avec quels transports n’écoutais-je pas tous ces bruits ! Mon escadron était à l’avant-garde. Dès les premières montagnes, les balles nous ont salués. Mon cheval s’est mis à piaffer... Le clairon a sonné la charge, et nous sommes partis !... Ah ! je ne m’ennuyais plus ! je crois même que je vous ai un peu oubliée, commère.
« Le soir nous avons bivouaqué sur un plateau. Le temps s’est gâté ; et il s’est mis à pleuvoir. Je me suis endormi en regardant l’ombre des sentinelles qui se promenaient le long des feux. Quand je me suis réveillé, j’avais les pieds dans l’eau et la tête sur un caillou... Jamais je n’ai passé de meilleure nuit. Le front me cuisait un peu. Le yatagan d’un Arabe avait coupé le cuir de mon képi. À Paris, je croirais que je suis blessé ; ici, c’est une égratignure. Dominique est avec moi. Rien n’a pu le déterminer à me quitter. Dominique a eu le bras éraflé par une balle.
« Si vous me demandez quand nous nous retrouverons, je n’aurai rien à vous répondre. Que sais-je ? Qu’irais-je faire en Normandie ? Vous revoir ? Eh ! mon Dieu, votre souvenir est trop près de moi pour que j’y joigne encore votre présence ! Vous n’êtes pas malheureuse, n’est-ce pas ? Donc je reste au régiment. Et puis que vous dirai-je ? je me sens bon à quelque chose, utile à mon pays ; cela me relève à mes propres yeux et rachète l’oisiveté ridicule où j’ai vécu trop longtemps. Le marquis de Grisolle, mon oncle, peut me déshériter à présent... je n’ai plus besoin de sa fortune.
« Le soir, au coin du feu, quand vous serez seule, pensez à moi. On ne sait pas ce qui peut arriver. Votre pensée me rendra peut-être visite au moment où je dirai adieu à tout ce que j’aime ici-bas, et tout, c’est vous. Il me semble que je sentirai cette pensée s’arrêter sur moi, et mon dernier souffle vous en remerciera.
« N’allez pas croire au moins que je sois malade : c’est la mort d’un camarade qui vient de rendre l’âme qui m’a fait écrire ces quatre lignes. Le pauvre garçon arrivait de France ; une balle l’a jeté par terre ce matin. Quant à moi, commère, je me porte comme un chêne ; n’ayez donc pas peur.
« Adieu, chère Louise ; votre vieux compère vous embrasse et envoie une poignée de main à Roger. Je retiens votre premier enfant ; je veux être son parrain. Tâchez que ce soit un garçon, nous l’appellerons Pierre, et j’en ferai un capitaine. »
La lettre finie, Louise s’essuya les yeux et posa sa tête sur l’épaule de Roger. « Que Dieu le protège ! c’est lui qui nous a faits ce que nous sommes », dit-elle.
Amédée Achard
Madame Rose
suivi de
Pierre de Villerglé
Nouvelles
Hachette et Cie, Paris, 1858.
Deuxième édition.
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25.10.2009
La "Béjaïa des ancêtres" (Youcef ALLIOUI)
Les Kabyles l'appellent encore « Béjaïa des ancêtres » (Bgayet n’lejdud) et « gardienne de la mer ». Elle est chantée par d'illustres figures du Djurdjura : Slimane Azem et Chérif Kheddam, et bien d'autres poètes kabyles. Le sanctuaire de Yemma Gouraya, la Valeureuse, est quotidiennement fréquenté par de nombreux pèlerins. Il rassemble 99 Saints. Les Kabyles disent : « Il ne lui en manque qu'un seul pour être l'égal de la Mecque ».
Elle fut, écrivait Julien « Une des principales villes de la Berbérie. Bougie faisait aussi figure de capitale intellectuelle. Un historien qui en était originaire pouvait établir la liste de 104 célébrités locales du droit, de la médecine, de la poésie et de la religion ».
En coupant la province de Bougie, jugée très dangereuse, du reste de la Kabylie, et en favorisant quelques douars kabyles du Djurdjura occidental, l'administration coloniale française s'attendait à ce que la région rebelle fût définitivement soumise. C'était mal connaître le caractère de l'autochtone et surtout celui des Igawawen qui détournèrent le savoir dispensé par l'école française républicaine au profit de leur langue, de leur culture et de l'Algérie tout entière (Violard : 1926).
Jamais dans l'histoire africaine la langue française, ce « butin de guerre » (Kateb Yacine), ne fut aussi bien réappropriée que par les archs* du Djurdjura occidental et le village d'Ighil Ali des Bibans, au profit de leur langue et de leur culture. Le génie de l'arch kabyle ne réside pas seulement dans l'irrédentisme, mais plutôt dans la faculté d'échapper à l'ethnocide programmé des Imazighen.
Bgayet arabisée, c'eût été fini de la fédération kabyle. Mais c'était mal connaître aussi le caractère du Bougiote, fort cultivé et viscéralement attaché à sa kabylité. Seule cette ville peut se targuer d'avoir des noms de rues « kabylisées » : « la porte des amandes » (tayyurt n Iluz), « la plage de la cité » (tiyremt), « les sept montagnes » (sebca'idu-rar), « la porte d'eau » (tayyurt w-waman), « la faucille » (amencar), « le quartier de l'abazine » (pauma ubazin). Enfin, Bgayet s'ouvre sur le cap Carbon (amencar) et le tunnel sous le cap Carbon (tayyurt w-waman).
Ceci témoigne de l'attachement de Bgayet à cette fédération kabyle dont elle fut la capitale depuis des millénaires. On peut encore visiter sa casbah (tamiyreint), du moins les vestiges qui ont échappé à la destruction.
À l'indépendance, l'arch d'Awzellaguen était sinistré : maisons détruites, arbres et récoltes brûlés, camps de regroupement où sévissait une misère sans nom. Près de 2000 résistants furent tués. Les veuves de mon arch, fort nombreuses, qui se rendaient à Bgayet pour demander de l'aide, étaient reçues avec respect et déférence par les Bougiotes (Ibgaytiyen). Elles en ramenaient non seulement de la nourriture mais aussi des vêtements.
Jamais aucune ville algérienne ne se montra aussi généreuse vis-à-vis des archs kabyles sinistrés. L'Algérie indépendante arabisa son nom - Béjaïa - et continua de l'administrer à l'exemple de ce que fit la France coloniale. Il fallut attendre un découpage administratif récent pour que les archs kabyles, limitrophes de « la gardienne de la mer » fassent de nouveau partie de la « province de Bougie ». Mais beaucoup d'archs kabylophones continuent d'être administrés, en dépit du bon sens, par des villes arabisées, dont les responsables sont souvent sourds aux difficultés rencontrées par la Kabylie".
Il serait trop long de revenir ici sur toutes les vexations que cette dépendance administrative nous a fait subir. Il faut parfois encore, aux Kabyles qui en dépendent, plusieurs mois pour faire un simple papier administratif.
…
* Arch : Assemblée villageoise ; et par extension : village ou tribu
Les Archs, tribus berbères de Kabylie
Éditions L’Harmattan ; 2006
08:12 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.10.2009
La Montagne Berbère (Saïd GUENNOUN)
Images de la guerre à travers des fragments de poèmes:
En dehors des combats où certains résistants perdaient une jambe, un bras ou la vie, la tactique des occupants était aussi d’amputer les guerriers de leurs femmes et de leurs enfants.
Dans son chef-d’œuvre intitulé « La Montagne berbère », le capitaine Saïd Guennoun de l’armée française affirme que les occupants étaient « habitués à considérer la capture des femmes et des enfants de l’ennemi (les Berbères) comme la consécration indispensable de toute victoire vraie »
La montagne berbère, pp.92-93 :
Confirmant ce fait, un résistant de la tribu des Ayt Ihya fit le constat suivant :
tnġa-yi twungimt, izda wrumy tiqbilin
inġa waggu ihŗŗan ahmažžu n wafa
immut-i wعrrim zrin-id lhmum n-s ad i ttġyyarr
usin ifrax inw bbin-i wafriwn giġ ahaqqar ittnqqazn
han amaziġ da t ineqq umazigh bar ad gn ibrdan i rumiyn
isllzdy wašal s bnadm yall d yignna s idammen rrعb ay tgit a dduniyt !
Traduction :
Ma conscience me ronge, le roumi a passé à la mouture les tribus
Les fumées âcres ont étouffé la flambeau du courage
Mon fils est pris par la mort et son legs en ouvrages me torture
Enlevés, tous mes enfants ! Je suis sans mes ailes un corbeau réduit à sauter
Amazigh en tue un autre afin de baliser pour les roumis le passage
La terre a secoué tant d’hommes et le ciel -de sang- a pleuré
Ô la vie ! Tu n’es bien pour nous que frayeur !
L’expression de la douleur est poétique parce que, semble-t-il, on cherche l’apaisement de la souffrance dans l’esthétique et l’ordonnance du verbe, tellement et si bien qu’on chante poétiquement l’amour et la mort, l’affliction et la joie. Une chose est sûre : l’oralité étant une caractéristique essentielle de leur culture, les Berbères ont toujours compté sur la mémoire. Celle-ci privilégie le discours imagé, les fragments de poèmes, comme autant de jalons et d’indices qui serviront peut-être un jour dans les chantiers de la reconstruction de leur Histoire.
Images de l’esclavagisme et de l’avilissement
Lors de l’occupation des montagnes du haut Atlas, dès qu’une tribu abdiquait et déposait les armes, on enrôlait de force ses hommes pour livrer la guerre à d’autres tribus non soumises et cela donnait indiscutablement lieu à des batailles fratricides. L’armée parallèle constituée d’indigènes, œuvrait -malgré elle- sous les ordres et la surveillance des bataillons français. Le capitaine Saïd Guennoun de l’armée française rapporte qu’« En quelques jours, un escadron de spahis, particulièrement atteint par le mal, perdit par les désertions successives, plus de la moitié de son effectif. Des petits postes entiers partaient chaque matin avec leurs fusils et leurs cartouches après avoir assassiné leurs brigadiers français ou algériens qui refusaient de les suivre en dissidence. On dut désarmer ce qui restait encore de l’unité et confier les chevaux à des tirailleurs algériens volontaires, chargés désormais du service de vedettes. »
La montagne berbère, pp.92-93 :
Engagée de force – parmi des centaines d’autres- à servir de porteuse et de cuisinière auprès des colonies militaires françaises, qui pénétraient jadis progressivement dans le territoire montagnard, une femme des Ayt Ayyach Ounzegmir lançait cette complainte :
usiġ aġrum d waman
aġulġ d asrdun ittﻉtaqen s uﻉggadi
usiġ tamnt usiġ isufar
usiġ i wrumiy taggwatt
g usmmid giġ udad n ﻉari
ar akkaġ aﻉllaf i wrumi y ad inġ winu
J’ai porté force pain et de l’eau
Je suis réduite à une mule, je me nourris du bâton
J’ai porté du miel et encore des épices
J’ai porté le baluchon lourd du Roumi
Dans le froid, je suis le mouflon des montagnes
Et j’ai nourri le Roumi qui donne la mort à mes proches.
Rabat, 1933
La montagne berbère :
Les Aït Oumalou et le pays Zaïan.
Ed. OMNIA.
Mustapha El Qadéry
Dans MSH : Saïd Guennoun ou tiherci d’un intellectuel « indigène »
Présentation de Mustapha El Qadéry :
L’itinéraire de Saïd Gennoun présente beaucoup de similitudes avec celui de Jean Amrouche. Cet officier de l’armée coloniale, français d’origine kabyle et acteur de la vie intellectuelle, finit par douter du sens de « l’universalité » de la civilisation française après avoir tenté d’accomplir une simultanéité impossible des appartenances conflictuelles. Tout en ménageant l’armée, sa véritable patrie, il a su à travers ses écrits exprimer la force de ses sentiments identitaires tout en étant un pionnier dans la connaissance de la condition et l’identité « berbère » à l’époque coloniale. Ayant cru à la « mission civilisatrice » de la France, reprenant la thématique française du « Berbère » éternellement dominé, il fut pourtant entravé dans sa carrière militaire pour sa « mentalité indigène ». Comme tous les lettrés de cette époque, Saïd Guennoun est le type même du dominé qui, en ayant acquis le savoir scolaire du dominant, devient un dominant des siens, tout en restant le dominé du dernier des Européens.
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11.10.2009
Laïmèche Ali, L´Irréductible Révolutionnaire (Kamal AHMANE)
Un homme attaché à ses racines
La première chose à laquelle s’attaque le colonialisme, dans son entreprise d’implantation, est toujours le passé du pays dominé. La dévalorisation et l’anéantissement de la culture ancestrale, laquelle culture représente le cordon ombilical liant le peuple opprimé à son passé, le condamnent à une aliénation définitive. Laïmèche, nourri par la sève d’une histoire millénaire et cuirassé par un nationalisme sans faille, s’opposera telle une sentinelle vigilante à toute tentative de dépossession ou de falsification du passé. Fidèle à ses origines berbères, il fera de la préservation de l’identité du pays une priorité, car convaincu que la révolution, pour aboutir à une liberté « viable », doit s’articuler sur des référents authentiques. À travers ses compagnes de formation et de sensibilisation, il ne cessera jamais d’appeler les gens à s’accrocher à leur identité et leur culture ; considérant que ce sont là des éléments essentiels de
leur dignité.
Au sein du PPA, Laïmèche aura toujours un discours rassembleur à l’heure même où un clivage — accentué par l’attitude sectaire de la direction du parti — commençait à se dessiner entre une aile « légaliste » revendiquant davantage de collégialité et une autre, plus élitiste, incarnée par certains membres dirigeants à leur tête Messali Hadj. Dans cet antagonisme un peu larvé, le problème idéologique et identitaire, naguère en filigrane, ne tardera pas à prendre du relief. La clé de voûte de ce tiraillement conceptuel était la définition de la nation algérienne. Politiquement, la question était lourde par ses implications de première importance. Par conséquent, deux positions dichotomiques se mettront progressivement en évidence : celle de la direction représentée par Messali, qui dans son orientation politique s’appuyait sur des référents arabo-islamiques ; et puis, d’un autre côté, celle portée par un groupe de militants berbères, pionniers du Mouvement national, tels que Bennaï Ouali, Ferhat Ali, alias Ali Ou Mahmoud, Khelifati Mohand Amokrane, Aït-Amrane Idir, Ali Yahia Rachid et Laïmèche, qui mettaient en avant dans leur définition de la nation algérienne le concept de « l’Algérie algérienne ». En refusant le pouvoir discrétionnaire que s’est arrogé la direction du parti, les jeunes responsables du district de Kabylie vont inévitablement entrer en collision avec celle-ci.
À ce titre, la venue de Amar Khellil en tournée en Kabylie, à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire du PPA, en mars 1946, couvera l’un des plus graves incidents qui affecteront les rapports entre ces deux structures. En effet, lors de cette visite de deux semaines, ce membre de la direction va pouvoir découvrir et apprécier la remarquable organisation du district et le non-fondé des préjugés entretenus jusque-là par ses collègues à l’égard des militants kabyles. En revanche, ces derniers vont monter au créneau pour stigmatiser leur direction et partant ouvrir une brèche sur la « question amazigh ». Un problème sensible qui est le résultat d’une option politique et idéologique, au sein du parti, qui a fait l’impasse sur la dimension et la réalité berbère...
Laïmèche Ali, L´Irréductible Révolutionnaire
Éditions L’Harmattan
2009
09:27 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note







