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22/06/2012

PUTAIN D'INDÉPENDANCE ! (Kaddour RIAD) 1

Sans pitié !

 

- « Tu as encore été à la mer espèce de désastre ? »

- « Non, ouallah j’ai pas été maman, la vérité de Dieu maman, j’ai pas été à la mer. Par la justice du prophète … »

Elle me saisissait alors sauvagement le bras, me léchait la peau et crachant aussi sec :

- « Et ça c’est quoi bandit ? Sauvage ! C’est pas du sel, ça ? Que Dieu te transforme en statue ! sauvage ! »

Coups, gifles, cris, griffes…Mais j’étais déjà de marbre et j’encaissais sans me soumettre. C’est ainsi qu’on nous élevait pour devenir des hommes, des lions, des gladiateurs... Les enfants sont comme les plantes, dès le berceau il faut les momifier, les emmailloter, les masser, les huiler, les attacher, les tailler, les corriger, les dresser sans pitié. N’importe quel adulte avait le droit de me battre. Les gifles fusaient de toutes parts : Chèhh ! Bien fait ! Un enfant a toujours tort en Barbarie. Mais je résistais. J’étais prêt à risquer ma vie même pour aller vagabonder et jouer avec les copains de quartier. C’était ça ma vie et rien d’autre. Je n’avais de place que dehors où je vivais à fond, libre et souverain. Ma mère me frappait sauvagement pour un oui pour un non et plutôt vite fait car elle était toujours pressée d’en finir de laver, balayer, essuyer, tirer l’eau du puits, tricoter, coudre, repriser, préparer le manger, le pain, les gâteaux, les olives pour les conserver, la confiture… Elle n’arrêtait jamais et se battait avec rage sur tous les fronts jusqu’à l’épuisement. « Je n’en peux plus » disait-elle chaque soir en guise de prière avant de sombrer dans les rêves insensés de liberté et d’indépendance. Elle menait une lutte sans merci contre mes bêtises. Contre les ivresses de mon père. Contre le voisinage pour des problèmes de promiscuité : des histoires pour le nettoyage des parties communes, W.C, puits et cour. Ou à cause des enfants qui se bagarrent ou qui piétinent la laine, les peaux de mouton, la viande, la graisse, les amandes, les piments ou autres produits qui séchaient au soleil dans la cour. Une autre fois c’est un mari indélicat qui surprend les femmes dans la cour parce qu’il a oublié d’avertir, ou encore à cause du bruit ou de quelqu’un qui s’éternise dans les toilettes comme c’était très souvent le cas de mon petit frère qui vouait à cet endroit un culte fusionnel étalant à tout va son caca sur les murs et la porte, exposant ainsi notre maman à de violentes protestations du voisinage.

 

Cherchell_Statue d'Apollon de dos_ph-Arlaud.jpg

(Statue d'Apollon à Cherchell : Photo Arlaud)

 

Ces combats incessants étaient ponctués toutefois par de courtes trêves quand les femmes rigolaient, s’amusaient et se lavaient toutes nues près du puits. Je me souviens d’une voisine d’un certain âge qui souvent dansait dans la cour en relevant par à coups sa robe exhibant son sexe cru à toutes les femmes qui hurlaient de rire en même temps qu’elles fuyaient en se couvrant des mains le visage. Je ne comprenais pas très bien cette agitation bizarre et vaguement j’imaginais ce sexe brusquement révélé prêt à bondir, attaquer tel un rat affamé et massacrer au passage tous les obstacles qui oseraient se dresser. Mais que cachent-elle donc sous leurs robes ? Les cérémonies de mariages m’inquiétaient particulièrement à cause des chuchotements, des larmes, des cris et surtout de ces exhibitions de chiffons ensanglantés après la nuit de noce sous les youyous guerriers des femmes. Le marié avec sa tête d’enterrement à l’approche du combat nuptial ne m’inspirait pas non plus. Quel était l’enjeu final ? Sexe coupé, dévoré, malaxé, broyé, englouti ! Elles ne m’auront pas ces amazones ! Dieu merci j’étais déjà de marbre à l’image du Dieu Apollon installé dans ma ville chérie, Cherchell, par notre prestigieux et savant roi berbère Juba II architecte de ce merveilleux décor, peuplé de statues dévergondées, de colonnes élancées et de mosaïques illustrées, où mes jeux d’enfant prenaient leurs pieds foulant sauvagement ces trésors de Rome.

 

 

RIAD Kaddour_Putain d'indépendance_2012_couv.jpgKaddour RIAD

PUTAIN D'INDÉPENDANCE !

 

Éditions La Contre Allée

2012

 

 

 

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