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02/11/2012

Nos pères sont partis (Dalila BELLIL) 1

Lettre de Boufarik

 

 

Boufarik, le 8 février

 

Chère Soltana,

 

Kaïna, dont la famille est originaire de nos contrées, m'a demandé de lui parler de notre village. Elle semble avoir pris goût à nos échanges. La pauvre, elle est née à Alger et n'a jamais mis les pieds en Kabylie. Quel malheur !

Te souviens-tu ? Accroché sur une crête à une trentaine de kilomètres de Bougâa, notre village dominait un large panorama dont nous jouissions comme des propriétaires. Des montagnes bienveillantes aux pentes douces nous encerclaient et offraient à notre bled un écrin imprenable. Le temps semblait n'avoir de prise ni sur elles ni sur nous. Nous défions le temps, fiers de notre caractère farouche et de notre passé d'invaincus. Notre âme est faite pour résister. Nous comptions demeurer là aussi longtemps qu'Allah le permettrait.

Une unique piste rocailleuse conduisait avec mauvaise grâce les rares véhicules qui se lançaient vers notre nid d'aigle. Nous observions la montée, curieux de savoir vers quelle maison la voiture se dirigeait, enviant ceux que l'étranger de passage honorerait de sa visite. À part Céf, où la saison des mariages apportait un sursaut de vie, nous avions peu d'occasions de divertissement. Les jours s'écoulaient dans une tranquille langueur, troublée seulement par le bruit des animaux, les ahans des paysans aux prises avec le dur labeur dans les champs, la marche joyeuse des enfants vers l'école. Nous accueillions avec exubérance le passage de l'aâttar (le marchand ambulant), qui nous apportait, à dos d'âne, des babioles venues d'Alger ou de Tizi-Ouzou. Les femmes envoyaient leurs enfants lui acheter du khôl, des robes, de la bijouterie de pacotille, des onguents, des cassettes de musique. Quand le commerçant avait disparu, le village retombait dans sa torpeur et s'assoupissait jusqu'à la prochaine visite.

 

Notre demeure surplombait une colline aux pentes sèches et rocailleuses. Maison traditionnelle au toit de tuiles rouges bâtie à l'ombre d'immenses figuiers de Barbarie, elle comportait plusieurs bâtiments. De grosses pierres nous protégeaient des fortes chaleurs. L’ensemble suintait la fatigue ; le soleil avait blanchi les murs crépis ; les fortes pluies des mois de choi (l’hiver) avaient abîmé le toit en de nombreux endroits, si bien qu'il arrivait souvent que l'eau s'invite parmi nous. Plusieurs tentatives de réparation de mes oncles se révélèrent de véritables désastres qui ne firent qu'aggraver les dégâts. Oufrag (la cour intérieure) accueillait nos jeux bruyants. Depuis toujours, ma mère souffrait de migraines intenses qui lui rendaient insupportables nos cris. Nous avions donc pris l'habitude de jouer en silence retenant avec peine nos éclats de rire. Malheur à celui qui aurait oublié cette règle ! Une savate atterrissait violemment sur sa tête pour lui rafraîchir la mémoire.

La maison appartenait à mes grands-parents paternels. Nous partagions l'espace avec eux, les deux frères de mon père, ami Ahmed et ami Nourredine, leurs femmes et leurs enfants.

 

Nous fûmes si nombreux dans cette maison avec le temps et les naissances qu'il semblait que les murs allaient s'effondrer !

 ...

 

 

BELLIL_Nos pères sont partis_2011_couv.jpgDalila BELLIL

Nos pères sont partis

 

Pages 58 à 62

 

Éditions Encre d’Orient

2011