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26/03/2015

Sous le burnous (France HECTOR) extrait

LA NOCE DE LA PETITE ZAIRAH

Depuis six mois, chaque vendredi, je la voyais arriver, trottinant derrière la mule de son père, parfois seule, mais le plus souvent une vieille à ses côtés. Elle était tous petite -douze ans à peine- mais si frêle et si mignonne qu’elle en paraissait deux de moins.

Enfant de la vieillesse de Baba Aaroun, sa mère à quatorze ans était morte en couches ; aussi le vieillard la chérissait bien qu’elle ne fût qu’une fille, et lorsqu’elle sentait plier ses jambes ou que ses pieds se meurtrissaient aux pierres du chemin, il la prenait devant lui sur le barda de sa mule, comme il eut fait d’un fils. Mais il la déposait doucement à terre avant d’entrer à Djigelly.

C’est alors que nous la voyions passer, insoucieuse et gaie fillette, devant le bordj des Spahis.

Mais bientôt, comme les sœurs dont parle le Lévitique, elle grandit tout à coup. Sa taille se forma ; ses flancs se dessinèrent ; d’harmonieux et doux globes soulevèrent sa gandoura de coton ; le bouton se faisait fleur. Et timide et rougissante devint la fillette, et en même temps si jolie que, pendant des semaines, Arabes et Berbères venaient s’asseoir, devant la porte au coin du bastion, à l’heure où le marché s’ouvre pour voir passer cette merveille des Ouled-Aïdoun.

Et ils allaient rôder autour de l’étalage de Baba Aaroun, lui achetant des pastèques et des figues pour admirer de près la blonde Kabyle qui reflétait dans ses grands yeux étonnés toutes les nuances de la mer et du ciel.

Il savait bien ce qu’il faisait, le vieux Aaroun ; il savait qu’accompagné de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si un djin bienveillant l’eut touché de son pouce mettant à leur place des poignées de sordis, car il avait pour clients tous les Saphis, tous les Turkos et les Mokalis et tous les jeunes Maures de la ville.

Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait. Il savait aussi que, sous son œil, la pucelle resterait intacte bien plus sûrement que s’il la laissait au gourbi, confiée à la surveillance distraite de ses belles-mères ou de ses grandes sœurs.

Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles à saisir la proie guettée.

Et tous la convoitaient, tandis qu’elle, embarrassée et honteuse, et comprenant déjà, se sentant brûlée par ces flammes ardées sur elle, cachait en rougissant son visage derrière un coin de son haïk.

Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le Chaouch Ali-ben-Saïd.

Malgré quarante ans sonnés au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions près des femmes, ce qui, joint à une conformité toute spéciale l’avait fait surnommer Bou-Zeb , nom difficile à traduire en français.

Bref, il possédait les qualités qu’au temps du prophète Ezéchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants.

Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brodé de soie jaune, son gilet chamarré d’or et l’éclatante blancheur de son burnous ; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l’œil, et les femmes des Mercantis même, avouaient que pour un Indigène, il n’était pas trop mal tourné, c’est-à-dire qu’elles le trouvaient charmant.

Il parlait, du reste, le français avec facilité, buvait de l’absinthe et du vin, et généralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait du Ramadhan.

Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays où un douro quotidien constitue un large patrimoine mais désireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'était mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennité, le burnous bleu de Chaouch.

HECTOR_Burnous_1886-couv.jpgSous le burnous

France HECTOR

Éditions G. Charpentier

Paris 1886

 

 

Pages 151 à 155

19/03/2015

La grande peur du petit Blanc (Frédéric PAULIN) extrait2

À Paris, les Mekchiche durent à nouveau se presser dans les rues grises. Une pluie fine mouillait la capitale de la France et les Parisiens faisaient d'épouvantables grimaces. Lorsqu'ils pénétrèrent dans l'immense hall de la gare Montparnasse, ils virent le mot « OAS » peinturluré sur un mur.

Malgré les patrouilles de soldats et de policiers qu'ils croisèrent à plusieurs reprises, on ne les inquiéta jamais.

- Ils sont là pour l'OAS, précisa son père comme sa mère s'inquiétait de voir des hommes en armes si loin de l'Algérie.

- Et ils n'ont pas peur du FLN ?

Le père haussa les épaules:

- Il paraît que le Général de Gaulle et Belkacem Krim ont engagé des négociations.

- Des négociations pour quoi faire? demanda sa mère qui semblait découvrir qu'on lui avait menti.

- Pour l'Indépendance, répondit le père en haussant à nouveau les épaules mais, cette fois, de l’air de celui qui en sait plus que les autres. Ne fais pas l'étonnée, tu savais bien que le FLN allait gagner,

La mère se tut, ses yeux étaient vides. Puis elle hocha la tête :

- Oui, oui, je savais bien...

Ils s'installèrent alors dans leur wagon pour la dernière partie du voyage. Sur le quai, ils virent passer les autres familles harkis. De part et d'’autre de la fenêtre, les émigrés se sourirent, un peu plus sereins de se sentir un peu plus nombreux.

Emigré. Ce fut son père qui employa le premier ce mot.

- On sera toujours des étrangers, maintenant, avait murmuré sa mère, alors que tout le monde dormait sur le bateau.

Son père sourit de ce petit sourire triste qui ne le quittait plus :

- Pas des étrangers, Fouzia. Des émigrés. Comme beaucoup d'Algériens, de Marocains ou même de Portugais en France. Ce n'est pas anormal des émigrés en France.

Par ce long voyage, les Mekchiche étaient donc devenu des émigrés. Mais Rochdi ne crut pas son père: il sentait bien que, désormais, il était aussi un étranger. En France, bien sûr, mais également en Algérie.

Émigrés ou étrangers, il se trouvait qu'en France les Algériens n'étaient pas les bienvenus. Lorsque le train s'arrêta en gare de Redon, une compagnie de gardes mobiles, fusils au poing, encerclait la gare. À Philippeville, les Mekchiche ii avaient vu des gendarmes et des militaires, eux aussi la mitraillette en bandoulière, ce n'était pas là le problème. D'ailleurs, en Algérie, les avions et les véhicules blindés faisaient également partie du quotidien ; ici il n'y en avait pas. Mais dans la gare de cette petite ville de Bretagne, Rochdi et les siens réalisèrent vite que c'était pour les Harkis que les Forces de l'ordre avaient sorti leurs armes. Pas pour le F.L.N.

Quelques gradés et deux civils se tenaient en avant de la troupe.

On interdit d'abord aux Algériens de descendre du train. Les autres passagers, les Français, furent priés de se dépêcher de quitter les lieux après que leurs papiers eurent été vérifiés. Son père déclara qu'il n'y avait rien à craindre, que le lieutenant Gascogne avait tout prévu, que ce n'était qu'une opération de routine et qu'il ne fallait pas s'affoler.

Un long moment avait passé.

Puis, un capitaine et trois gendarmes montèrent dans le train. L'officier demanda aux hommes de descendre.

La discussion entre Français et émigrés fut brève. Les émigrés baissaient la tête et les Français secouaient la leur, comme le faisait l'instituteur lorsque Rochdi n'avait pas appris sa leçon.

Tous les Harkis furent ensuite regroupés dans un seul wagon. Quatre policiers en civils montèrent à leur tour dans le train : leur mission était de s'assurer que les Algériens retournent en Algérie.

– Vous savez parfaitement qu'en tant qu'ex-soldats français, votre venue en France est illégale, expliqua d'un ton paternaliste le capitaine avant da quitter le wagon.

Pendant une heure encore, le train resta immobile. Personne ne dit un mot ; les vieilles femmes pleuraient doucement.

Dehors, la ville ne ressemblait en rien à ce qu'avait imaginé Rochdi : pas de mer bleue et pas de petites maisons blanches et propres. C'est pourquoi le retour en Algérie lui sembla finalement une alternative tout à fait acceptable, à lui. …

 

  

2335809940.jpgLa grande peur du petit Blanc

Frédéric PAULIN

 

Éditions Goater "Noir"

 

2013

14/03/2015

La grande peur du petit Blanc (Frédéric PAULIN) extrait1

Algérie, France, Algérie, août 1961

 

Le grand départ eut lieu au mois d'août 1961. Philippeville était baignée par le soleil.

Son père avait entraîné Rochdi dans le salon. Il caressa ses cheveux quelques minutes tendrement. C'était la première fois qu'une telle intimité physique les unissait, l'enfant était un peu inquiet.

– Nous allons quitter Philippeville.

– On déménage ?

Le père haussa les épaules :

–  Oui, on déménage très loin : on va en France.

Du haut de ses dix ans, la nouvelle troublait Rochdi :

 

 

Une heure après avoir débarqué à la gare d'Alger, la famille Mekchiche au complet s'installait sur une banquette du pont intérieur. Les places alentours étaient occupées par d'autres familles algériennes dont les pères connaissaient celui de Kader. L'un d'eux le salua même à la militaire en disant « bonjour caporal ».

Son père avait eu un sourire triste:

– C'est fini tout ça. Plus de caporal, plus de harkis, plus d'Algérie.

La traversée de la Méditerranée avait été un moment de tranquillité comme les Mekchiche n'en avait plus connu depuis longtemps. À bord de El Djezaïr, il semblait que les esprits s'étaient refroidis, son père paraissait triste mais aussi plus détendu que lorsqu'ils étaient encore sur le sol algérien. Les femmes s'étaient toutes changées: elles avaient quitté leur djellaba et retiré leur haïk et s'étaient vêtues à l'européenne. Sa mère avait revêtu une jupe qui arrivait juste au-dessous de ses genoux et un imperméable beige, elle avait noué ses cheveux en un petit chignon. Elle était très belle.

Ensuite, les harkis avaient peu parlé. Les pères avaient discuté un petit moment à voix basse, un peu plus loin sur le pont. Et au bout de quelques heures, tous s'étaient endormis comme m'ils n'avaient plus dormi depuis des jours. Sa grand-mère parlait en dormant, ça avait fait rire les enfants, et aussi, parfois, leurs parents. Rochdi, lui aussi, souriait: la France était peut-être un pays où tout le monde souriait.

Mais en France, plus on avançait, plus le ciel devenait gris. C'était pourtant l'été. Quant aux Français, ils ne souriaient pas. À Marseille, ils regardaient même le groupe d'Algériens avec de la haine. Cette haine les harkis la connaissaient pour l'avoir vue chez certains Européens à Philippeville.

– C'est l'invasion des felloches, dit même un vieux monsieur qui fumait une pipe.

– Ils mettent pas assez le bazar chez eux, ils ont besoin de venir chez nous, ben c'est du propre confirma un peu plus tard un jeune cycliste.

Son père expliqua alors aux autres hommes harkis qu'il valait mieux que les familles voyagent séparément, afin d'éviter d'attirer l'attention. On se donna donc rendez-vous, peut-être à Paris, à la gare Montparnasse, et plus certainement à Rennes ou à Redon. Pour Rochdi, Rennes et Redon étaient des noms d'un exotisme incroyable: malgré ce qu'il avait vu de la France, sa grisaille et sa tristesse, il s'imaginait des villages au bord d'une mer bleue et de petites maisons blanches et propres. Une manière d'Algérie parfaite, sans la guerre et la méfiance entre les Algériens et les Français.

Dans le wagon, les Mekchiche se retrouvèrent pour la première fois seuls au milieu des Français. L’inquiétude reprit possession de la famille. Rochdi, lui, s'efforçait de s'absorber dans la contemplation du paysage. Mais le beau temps n'était toujours pas de la partie: au bout de deux heures, le ciel nuageux déversa même des trombes d'eau.

– J'ai froid, maman, murmurait de temps en temps Souhila.

Sa mère la serrait contre elle et la fillette se rendormait.

Par la fenêtre, on voyait beaucoup d'églises au centre des villages qui apparaissaient au loin. Rochdi s'étonna de l'absence de minarets. Il s'étonna aussi de la pâleur des gens : en Algérie, même les Français n'avaient pas la peau blanche. Dans le compartiment, le couple et son petit garçon qui faisaient face aux Mekchiche avaient la peau presque aussi blanche qu'un cachet d'aspirine. Et puis, le mari et la femme n'en finissaient plus de hausser les sourcils lorsque leurs regards s'arrêtaient sur la famille algérienne. Rochdi pensa que c’étaient les ronflements de sa grand-mère qui les ennuyaient.

 

 

PAULIN_La grande peur du petit Blanc_couv-2013.jpgLa grande peur du petit Blanc

Frédéric PAULIN

 

Éditions Goater "Noir"

2013

 

 

 

30/12/2014

Quand un Nation s’éveille (Sadek HADJERES) Extrait 2

Logique cartésienne et dialectique marxiste

… À l’âge adulte, la logique cartésienne puis la dialectique marxiste étaient venues enrichir ma pensée. Elles n’ont pas soulevé en moi la révolte contre cet attachement qu’avaient les générations instruites en français qui avaient précédé la nôtre, pour les vestiges d’une culture qu’ils ne connaissaient plus que dans ses formes les plus anachroniques. Celles-ci m’amusaient parfois ; on en parlait en les raillant entre amis. Mais je crois qu’une pensée davantage libérée et mieux armée m’a aidé à mieux en comprendre la signification historique et humaine, au-delà des manifestations dérisoires dont certains de nos compatriotes parmi les « évolués » faisaient des gorges chaudes en les accablant de mépris. Sans doute est-ce aussi ce qui m’a mieux fait comprendre tout récemment comment de simples gens se cuirassent dans des réactions de défense passéistes, que les politiciens démagogues parviennent à convertir en fanatisme, faute pour les démocrates intègres d’avoir mieux perçu leur message de détresse ou de désarroi.

J’ai mieux compris pourquoi ma mère avait accordé tant de valeur à la planchette de son père qu’elle m’avait transmise, avec quelques vieux ouvrages en langue arabe jaunis par le temps. C’était tout ce qu’elle avait pu sauver de sa part d’héritage. À la mort de son frère, elle et ses autres sœurs s’étaient vues privées de par la rigueur du code coutumier kabyle et les inévitables chicanes paysannes, de tout droit sur les terres paternelles, accaparées par des collatéraux. Elle ne pleurait pas les maigres récoltes d’olives et de figues des quelques arpents de terre montagneuse. Sa révolte disait une injustice d’autant plus ressentie qu’elle n’ignorait pas l’existence d’autres normes. « Il faut qu’on revienne au chra’ [le droit] de Sidna Khlil, que les Kabyles ont abandonné, sinon nous ne serions pas de vrais musulmans », m’a-t-elle répété souvent, sans que je discerne à cette époque le sens précis de cette allusion. Les décennies de séparation ne m’ont pas permis plus tard de lui demander comment elle percevait au juste cette chari’a qu’elle appelait de ses vœux, en rapport avec son vécu. Mais je me souviens de la passion avec laquelle elle avait revendiqué sa part de patrimoine spirituel, bien décidée à défendre contre tout accaparement ces livres et manuscrits sans grande valeur marchande dont toute une petite armoire était pleine dans sa bicoque natale de Tikidount, alors qu’elle même était à peine alphabétisée en arabe. Après l’attachement à la terre, l’attachement à la culture traditionnelle était sans doute l’un des ressorts les plus profonds de notre société déstructurée. 

Elle allait plus loin que la simple ferveur religieuse, cette préoccupation des vieilles gens de chez nous, que je voyais pendant mon enfance éviter de jamais laisser tomber à terre, à plus forte raison de jeter aux poubelles, le moindre petit papier portant des caractères arabes. (On protégeait de la même façon le moindre petit morceau de pain ou de galette trouvé par terre, qu’on plaçait à l’abri sur un rebord de fenêtre ou tout autre endroit propre). Quand il nous arrivait de transporter chez nous nos planchettes décorées à l’occasion de la clôture d’un hizb [chapitre] du Coran, nous les glissions sous les pans de nos vestes ou de nos qachabiyya [manteaux avec capuchons] pour les cacher aux regards indiscrets des nçara [européens]. Sous la cendre froide et désuète de ces gestes couvait une braise minuscule, humble fille des hautes flammes de la science qui éclairait le monde musulman aux temps plus obscurs du Moyen-âge européen. Après les siècles de décadence, la braise a rougeoyé de plus en plus faiblement au fond des ténèbres coloniales. À partir des années vingt, durant le XIVe siècle du calendrier hégirien, donné par les dits populaires comme celui des calamités, après les grands bouleversements qui ont affecté notre société et l’épreuve de l’immersion dans un monde tout autre, de petites flammes claires ont commencé à s’élever, que plusieurs retombées de la colonisation, en particulier le souffle de l’école française n’ont pas peu contribué à attiser.

 

À l’école primaire française, notre dépaysement était profond. Dans la même journée, nous exprimions des formes de respect différentes envers le lieu de nos deux scolarités successives. Pour entrer dans la salle de classe française, nous gardions nos souliers, en nous décoiffant. À l’école coranique, nous faisions exactement l’inverse : garder notre couvre-chef en nous déchaussant. Nous nous adaptions assez rapidement à ces différences pratiques, quitte à régler nos comptes avec ceux des élèves européens qui s’étaient permis des railleries sur nos comportements, en les rattrapant dehors quand le flux sortant des « classes indigènes » venait rétablir à quatre heures l’équilibre numérique.

Plus difficiles à rééquilibrer étaient les bouleversements provoqués dans nos cervelles. Nous étions certes conquis par l’atmosphère d’ordre, de discipline, la recherche de l’efficacité, le caractère vivant de l’enseignement et la richesse de ses horizons. Nous goûtions avec plaisir l’alternance des séances livresques et celles de travaux manuels, de dessin, de chant, de gymnastique, de promenades. Notre avidité d’apprendre était à la fois celle de l’enfance et de toute notre société. Quand les acquisitions de caractère scientifique étaient par trop en contradiction avec les légendes dont nous étions nourris, ces dernières cédaient le pas aux vérités d’expérience mais restaient en même temps dans nos esprits comme ces ornements qui donnent à une pièce son cachet, sa personnalité. Émerveillés par la rotondité de la terre et son mouvement autour du soleil qui expliquaient tant de choses, nous jetions quand même l’inquiétude chez nos condisciples européens quand nous leur expliquions avec la plus grande assurance que les tremblements de terre survenaient quand le bœuf qui supportait le monde donnait des signes de fatigue. Les deux communautés étant assez superstitieuses, chacun tâchait de valoriser les légendes de son bord, comme celle du père Noël à laquelle les écoliers chrétiens croyaient dur comme fer. Ces rivalités étaient sans conséquences fâcheuses, elles avaient même l’avantage d’élargir nos horizons, de nous questionner.

Il en allait autrement dès que nous abordions le terrain de la vie sociale et culturelle. Si l’enseignement des classes qui préparaient au « certificat d’études indigène » faisait un réel effort d’adaptation, qui se traduisait par un lourd paternalisme tendant à modeler une personnalité de deuxième zone sous l’aile protectrice de la France, dans les classes de l’enseignement européen, notre personnalité était brutalement prise d’assaut. La différence entre les deux enseignements s’estompait d’ailleurs dans les classes supérieures, avec l’introduction croissante de l’histoire et de l’instruction civique. La fusion des deux enseignements, prétendant exprimer un souci d’égalité, une vingtaine d’années plus tard, accentuera cette agressivité assimilationniste. Avec quels résultats ?



HADJERES_Quand une nation s'éveile_T1_2014_couv.jpgSadek HADJERES

 

Quand une Nation s’éveille.

Tome 1 : 1928-1949

Éditions INAS 2014

 

 

Extrait Pages 57 et suiv.

 

 

 

27/11/2014

Quand une Nation s’éveille (Sadek HADJERES) Extrait 1

« Thamourth, al-blad », mon Pays, des racines séculaires aux mutations contemporaines.

 

… Face à des problèmes auxquels notre société n’était pas préparée, la lutte entre l’ancien et le nouveau traçait son chemin, le plus souvent à travers toutes sortes de compromis sans cesse remodelés. L’imagination des uns et des autres s’évertuait à dessiner les contours de cohabitations qui cherchaient à éviter autant que possible les explosions, les ruptures dramatiques. Ainsi était-on habitué à voir coexister à Taddert des comportements contradictoires, évitant certes de se situer aux extrêmes, sans que l’un cherchât à s’imposer à l’autre, dans les limites d’une acceptation au moins formelle des règles ancestrales auxquelles veillaient les vieux de la jem‘a.

Se situant délibérément hors de toute modernité, mais c’était peut-être aussi une question de tempérament, Zzi Muhend-Ouhemich était pratiquement invisible. Aux champs avant l’aube et de retour après le coucher du soleil, vêtu comme l’étaient déjà les paysans kabyles au siècle dernier, je ne saurais même décrire ses traits, ne l’ayant aperçu que dans la pénombre en train de décharger et desseller son mulet. Il était décédé depuis longtemps quand j’ai visité il y a quelques années son habitation restée en l’état, tout près de la bâtisse lézardée de la chambrette où je suis né, alors que, tout autour, les voisins avaient rivalisé d’innovations. Je dois dire que la conception de cette maison de type ancien où je n’avais jamais pénétré auparavant, m’avait impressionné malgré son délabrement. C’était à souhaiter que le village prenne en main sa restauration tellement l’intérieur avait gardé son caractère typique dans le meilleur sens du terme. On imagine mal évidemment un récepteur radio dans ce type de maison. Pourtant cette innovation avait d’emblée fait fureur à Taddert où de nombreux foyers s’en étaient rapidement équipés à partir de la fin des années trente. Il faut dire que ce site rural a été un des premiers électrifiés de Kabylie (avant même l’adduction d’eau) et que nombre d’appareils prévus pour 110 Volts furent mis hors d’usage dès le départ, le secteur fournissant du 220.

L’ordonnateur de ces nouveaux acquis était un de mes grands oncles, Zzi Tahar que j’ai évoqué plus haut et qui faisait figure de notable. En lui se côtoyaient la poussée de la modernité et un conservatisme avéré, par exemple envers les traditions vestimentaires : il nous réprimandait sévèrement pour tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un béret, une casquette, un chapeau ou... une tête nue. Son souci d’efficacité et d’ouverture au progrès technique était en même temps, comme chez un autre parent, accompagné d’une certaine admiration pour les performances de la « civilisation » et de l’organisation françaises, ce qui n’était pas toujours bien apprécié chez nous, parce que confondu mécaniquement avec une francophilie, une sympathie politique pour le colonisateur mécréant.

Finalement mon grand oncle Tahar reflétait les composantes et courants contradictoires de notre société. Tout en vivant sur leur ancrage traditionnel, des secteurs entiers de cette société éprouvaient un besoin avide de sortir de leur isolement par rapport au monde. J’étais étonné de constater que cette ouverture d’esprit ne se limitait pas à ceux qui avaient un degré d’instruction assez élevé. C’était ainsi le cas de Vava Saïd. Au côté de ses deux frères (Si Mohand-Saïd mon grand-père, un des premiers instituteurs algériens que nous appelions aussi Vava Hammou, et Si Tahar le notable interviewé par Albert Camus), il y avait Vava Saïd, le troisième fils moins lettré de mon arrière-grand-père Si Lvachir qui lui, s’était refusé au départ à envoyer ses enfants à l’école.

Enfants, nous adorions Vava Saïd, certes pour les bonbons-berlingots, cacahuètes et autres biscuits qu’il nous ramenait de son magasin, mais aussi parce que la douceur de son sourire et ses yeux pétillants dans un visage austère, nous faisaient accepter ses consignes, recommandations ou réprimandes les plus sévères. Paysan resté proche de ses champs, mais aussi petit commerçant dans la rue principale de l’ex-Fort National (tout près de la pharmacie Illoul et en face du commerce des Djebbar), il montait au Fort par tous les temps malgré sa santé fragile pour ouvrir son petit magasin et en revenir le soir à Taddert. L’affabilité qui le faisait aimer de ses concitoyens était en fait l’expression d’un caractère fort et intègre. Dès les débuts de l’insurrection de novembre, il était parmi les activistes discrets, efficaces et respectés. Mais lorsqu’il fut témoin d’actes et comportements contraires à l’éthique révolutionnaire telle que la confirmera la plate-forme de La Soummam, Vava Saïd n’hésita pas à faire connaître ouvertement sa désapprobation en disant aux responsables locaux : ouaggi del vattel ! (c’est de l’injustice, une atteinte envers les gens). Il le répéta à un comité de responsables qui le connaissaient mieux, venus le juger pour « indiscipline ». Sa fermeté et l’intégrité de son engagement firent que ses juges lui décernèrent seulement un « avertissement ».

À Taddert comme dans tout le pays, c’est ce sens de la justice et de la responsabilité au profond du peuple qui a permis d’atteindre l’objectif premier de l’insurrection, la défaite des colonialistes, malgré les tourments endurés.

 

 

HADJERES_Quand une nation s'éveile_T1_2014_couv.jpgSadek HADJERES

 

Quand une Nation s’éveille.

Tome 1 : 1928-1949

Éditions INAS 2014

 

 

Extrait Pages 41 et suiv.