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09/10/2014

LE COLPORTEUR GAOUAOUA (Martial RÉMOND)

Nous voici dans la région la plus peuplée de toute l'Algérie; la densité de peuplement de ses douars est telle qu'en certains points on compte jusqu'à 450 habitants au kilomètre carré (Bouakkache : 463, Ouassif : 326.)

Avant 1857, les habitants de la montagne étaient trois fois moins nombreux que maintenant ; d'épaisses broussailles couvraient de grandes étendues. Tant bien que mal, le Kabyle arrivait à tirer de son sol la maigre subsistance dont il se contentait ; son alimentation se composait surtout de couscous d'orge et de glands mélangés, de quelques légumineuses, du laitage de ses troupeaux ; la viande était rare et les friandises inconnues.

Vint une période continue de paix et de sécurité. Plus de luttes intestines entre villages ; la population s'accrut. Mais, vue l'avarice du sol, le paysan kabyle fut contraint d'aller chercher ailleurs sa pâture ; il se fit colporteur.

Au début, ce métier était considéré comme une sorte de mendicité dont on avait honte ; peu à peu, cela devint un commerce ; le colporteur s'en allait, à pied, à travers les pays arabes, vendre sa pacotille, verroterie, bimbeloterie, bijouterie grossière, pièces, médicaments, tous ces mille riens dont les femmes indigènes auraient dû se passer s'il leur avait fallu compter sur le bon vouloir de leurs maris.

Commerce de troc surtout : en échange d'une poignée de laine ou d'un œuf, le colporteur donnait un bracelet en celluloïd, un collier de verroterie ou une pince à épiler.

Il est vrai que la poudre et les armes rapportaient bien davantage !

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Le colportage fut en honneur surtout dans les tribus de la montagne, dans le pays Gaouaoua, limité au Nord par les At-Yenni et les At-Khelili.

Les habitants de la moyenne montagne continuèrent, un certain temps, à vivre de leur terre, et quand, enfin, ils durent, à leur tour, aller gagner leur vie au dehors, ce fut plus spécialement vers les pays de colonisation et les mines qu'ils se dirigèrent : les Hauts-Plateaux, Bône, Philippeville, la Tunisie.

Jusque vers 1890, le colporteur Gaouaoua fit ce que l'on peut appeler de bonnes affaires ; mais, à partir de cette époque, le développement des voies de communication, l'installation de commerçants israélites et mozabites dans les petits centres européens et la vente à crédit lui portèrent de rudes coups.

À son tour, il dut souvent louer ses bras ; cependant, son activité s'est toujours portée, de préférence, vers le commerce, soit qu'il devint colporteur ambulant, en France ou l'Etranger, soit qu'il allât fonder boutique en Oranie.

 

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Mais, n'allez pas croire qu'il n'y ait plus de Kabyles portant la balle, en Algérie ; ceux de la page précédente, originaires de la commune mixte de Michelet, je les ai rencontrés près du marché des At-Douala.

 

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Cet autre, âgé de plus de 60 ans, s'apprêtait partir pied pour l'Oranie, quand il a été photographié, aux portes de Fort-National, en 1932.

 

Survivance nécessaire tant que la femme indigène n'ira pas sur les marchés. Comment pourrait-elle se procurer colifichets ou remèdes, si des colporteurs avisés ne venaient pas jusqu'à elle ?

 

 

REMOND_Au coeur du pays kabyle_1933_couv.jpgAu cœur du pays kabyle.

Martial REMOND

 

Éditeur : Baconnier-Hélio (Alger)

 

Année de publication : 1933

11/06/2014

Messaoud HÉOUAÏNE à Bou El Bellout (Victor RENOU)

 

Juillet 1960

Une section de Génie vient de consolider la piste routière et entreprend la construction de ponts pour franchir les oueds. Des civils sont recrutés à l'empierrement, ce qui exige — encore et toujours —protection. Afin d'éviter de vivre en permanence au régime de conserves, la nourriture du midi est acheminée par camions à tous les soldats. Deux ou trois hommes accompagnent le bahut er répartissent gamelles et pinard. Un midi, je participe à la tournée. Le soir même, j'apprends avec stupeur qu'une grosse mine antichar (S.V.P.), placée au passage des roues, a été découverte. Elle sera dégagée avec les plus grandes précautions. Par deux fois notre véhicule a circulé dessus, risquant d'être volatilisé. Cette « bonne » mine a eu, pour notre salut, l'heureuse fortune de ne pas exploser...

C'est le début d'une série d'explosifs déposés aux endroits les plus inattendus. S'en méfier devient une obsession. Cette hantise va désormais faire partie de notre vie. Par ce perfide moyen, un dangereux terroriste va s'acharner sans relâche à nous nuire. Or, nous le connaissons très bien : il s'appelle « Messaoud », l'évadé aux dents en or. « Mon » évadé...

Ce rusé plastiqueur devient notre bête noire. Son invisible présence est perçue comme celle d'un fantôme maudit. Impuissants à l'arrêter, nous l'exécrons. En retour, le galapiat récidive ses forfaits, comme par plaisir. D'ailleurs, il n'hésite pas à nous narguer : récemment, Tagamouza a reçu une lettre signée « Mes­saoud », nous prédisant des pépins et lui enjoignant de déserter avec des armes. Très affecté, le harki en a fait part au capitaine. En échange, celui-ci ne lui a donné ni garanties, ni compassion, ni même remerciements. Depuis, le morne silence du pauvre « Taga » en dit long sur son désappointement. (Pages 80-81)

 

Notre plastiqueur joue toujours à cache-cache avec nous. Il s'ingénie à prouver ses talents (!) dans tous les domaines. Deux fois en moins d'une semaine, c'est le captage d'eau qui subit son lâche procédé. La puissance des déflagrations témoigne de la qualité des explosifs en sa possession. Ceci se passe à la nuit tombante. Le bruit doit s'entendre loin à la ronde. Un grand silence y fait suite. Une haine intérieure se déclenche envers ce crétin. On réplique par des obus envoyés au hasard autour de la source car il est probable qu'une équipe d'embusqués nous y attend. Et le lendemain, tout en maudissant les vandales, il faut réparer. Ce n'est pas drôle ! (Page 82)

 

Décembre 1960

Renforcés des éléments d'une compagnie voisine, nous rentrepre­nons le nettoyage des pourtours de Rar El Hanèche. Selon certaines indications, des rebelles y transitent régulièrement. Au petit jour, la Zériba se trouve ceinte d'un immense filet constitué d'hommes en armes. La topologie du terrain est parfaitement connue. Chaque passage de repli est colmaté. Le capitaine coordonne les mouvements par radio et fait procéder à une fouille minutieuse. Bien vite des cabanes, récemment occupées, sont découvertes. Mais leurs occupants ont disparu. Ne demeurent que leurs marques sous forme de feux mal éteints. Messaoud — c'est lui qui était visé — nous a encore filé entre les doigts ! Sans doute décidé à faire chèrement payer sa peau, le goupil doit jubiler... (Page 129)

 

Février 1961

La piste est auscultée par les spécialistes qui sondent toutes les parties suspectes au détecteur de mines. Ceci est indispensable car Messaoud peut toujours nous avoir mijoté une vacherie ( ... ) Du reste, il vient encore de signaler sa présence. Les jours derniers, un des nôtres a failli sauter en s'asseyant près d'un arbre où un petit explosif était dissimulé. Comment ne pas jeter l'anathème envers ce trublion dont les oreilles ont dû siffler. (Page 146)

 

En plein après-midi, deux groupes partent en mission, dite de diversion, qui consiste à protéger un héliportage de légionnaires. Tout se déroule bruyamment, dans un ballet compliqué de... bananes vides. Car cette manœuvre est factice. En réalité, les bérets verts venus de nuit à pied sont dispersés beaucoup plus au Sud. Je crois que ce stratagème vise à capturer Messaoud ; mais le « renard » court toujours et nous redoutons de plus en plus ses entourloupettes... (Page 151)

 

Mars 1961

Lors du retour, il est convenu que cinq voltigeurs vont se planquer en guet-apens dans une mechta en partie démolie. Comme radio, je dois accompagner cette patrouille placée sous la conduite du solide Gerlin. A l'endroit convenu, la section poursuit en silence son chemin et semble nous abandonner. Nous voilà seuls dans cette bruine poisseuse. Tous les bruits sont éteints comme si la nature s'attendait à un drame. Serions-nous restés en sacrifice, présumant de nos forces ? Conscients de ne pouvoir être secourus et mesurant la faiblesse du groupe, nous faisons face. « Ce piège à rats me donne les chocottes », se tracasse Gerlin, d'habitude inébranlable. Quelle torchée si la bande à Messaoud prenait notre petite équipe à son propre jeu ? A l'inverse, quelle jubilation si l'astuce fonctionnait contre notre roublard honni ? Il n'en sera rien. (Page 162)

 

Avril 1961

Le célèbre lieutenant Simar arrive un soir à Bou El Bellout. …

Sa présence ici a certainement un objectif : Messaoud Héouaïne... Professionnels du cache-cache, ces deux « Seigneurs du djebel » amorcent une joute secrète ; l'un comme dominant, l'autre, comme insoumis. Mais ce duo de protagonistes — qui se joue des vies et de la vie — ne s'embarrasse pas de considérations métaphysiques : grandeur et stupidité de la condition humaine ! A notre insu, le groupe Simar a quitté le poste pendant la nuit. Au petit matin, nos trois sections vont boucler la Zériba Taougenet. J'ai deviné que le braconnier du fell s'est introduit avec ses séides au centre du dispositif. Aucun contact radio ne le confirme. Une chaleur orageuse électrise l'attente.

Soudain, nous décelons plusieurs coups de feu étouffés. Trépignant de curiosité, le capitaine ne peut s'empêcher de quêter des explications par radio. A la deuxième tentative, Simar en personne daigne répondre. Dans son style acerbe, il proclame à l'attention de ceux qui l'écoutent : « Je viens de plomber deux rombières. Mais un mec s'est barré. Gare à vos puces. Terminé ! »... Tout est dit ! (Pages 168-169)

 

Mai 1961

Ceci n'empêche pas le satané Messaoud de signaler sa présence et ses... sentiments : transportant le sable nécessaire aux travaux, un camion saute sur une mine. Son train avant est hors d'usage. Muets d'indignation, nos râleurs abasourdis doivent en vider le contenu à la pelle. Un bulldozer ramène au bercail l'engin déglingué. Brulard est tout retourné par cette avarie qui n'empêche pas les terrassements de se poursuivre. (Pages 181-182)

 

Juin 1961

La journée n'en finit pas car les rabatteurs ne donnent aucun signe de vie. Pareils à des furets, ils opèrent en tapinois. On pourrait les croire empêtrés dans le maquis dominant. Le résultat me semble déjà acquis. Quelle barbe cette attente pour des prunes (!). L'envie me prend de me dégourdir les jambes dans le verger. Mon regard se trouve machinalement attiré par un inconnu qui avance le pas tranquille dans ma direction. Ce quidam est vêtu d'un ensemble de toile bleu lavé identique à plusieurs hommes du camp. Dans mon esprit, celui-ci doit bénéficier d'une dérogation car les sorties du regroupement sont interdites aujourd'hui. Soudain, l'homme m'aperçoit. D'un bond il fait demi-tour et se carapate à toutes jambes en zigzagant. A coup sûr, ce vagabond est en défaut. Ne pouvant « l'allumer » avec mon méchant révolver, je crie à pleins poumons pour alerter mes amis. Ceux-ci aperçoivent le dos du fuyard mais n'ont pas le temps d'épauler. Dans sa course éperdue, celui-ci frôle Taboula de retour d'une corvée d'eau. Le harki ne peut faire un geste que déjà l'autre a disparu. « A coup sûr, nous venons encore de faire une bourde », s'indigne Balino avant de savoir. Mais je reste baba lorsque j'entends Taboula certifier avoir reconnu le fugitif : il s'agit de Messaoud. La facilité, avec laquelle le filou s'est débiné, nous laisse confondus : on l'attendait au Nord, il arrivait du Sud ; on le disait aux abois, il cheminait détendu ; on le croyait protégé, il voyageait solitaire. Vraiment, ce « possédé nous possède » !

Un autre élément me déconcerte : par nature physionomiste, j'étais certains d'avoir bien enregistré dans ma mémoire la frêle sil­houette, la démarche typique et le visage émacié de notre « Ar­sène Lupin local ». Or, celui-ci, déambulant sans artifices à ma barbe, je ne l'ai pas reconnu : c'est le bouquet !

Le cas échéant, en m'élançant à son encontre je pouvais me trou­ver en position de le cravater. Évadé dans mon dos voici un an, nous avons failli marquer cet anniversaire en se fixant les yeux dans les yeux. Son repli m'a épargné ces critiques retrouvailles. Il lui a surtout évité de subir l'hyper-rossée tant de fois promise dans nos rangs. Faut-il chercher dans ma défaillance visuelle une forme de clin-d'oeil narquois d'un Djinn (1) maléfique bénissant la cavale de ce qu'il faut bien appeler notre « ennemi numéro un » ? (Pages 188-189)

 

Octobre 1961

Les rebelles viennent encore de marquer leur passage. Plus exactement, c'est Messaoud qui a transmis sa carte de visite (... ) : une charge de dynamite a encore pulvérisé les installations de captage d'eau. Cette explosion pose une énigme, car elle s'est produite le seul soir où aucune patrouille n'était sortie. Ce détail n'échappe pas au lieutenant. Furieux de se sentir entuber, il jure ses grands dieux qu'il ne va pas jouer longtemps les pantins. « On va voir ce qu'on va voir, funérailles ! », répète-t-il avec fureur. J'imagine ce qui va suivre... (Page 221)

 

 

RENOU_p154-2.jpgVictor RENOU 

En Algérie, c'était comme ça … 

ou les 24 mois d'un Appelé sur un piton.

  

Auto édition. Dinan (France)

Année de publication : 1988

29/05/2014

L’école de Bou El Bellout (Victor RENOU)

 

Avril 1960

Parmi la bande (de moutards), l'un d'eux a les cheveux roux et la frimousse criblée de « tâches de son ». Nous l'avons affublé du sobriquet compromettant de « légionnaire ». Depuis, ses camarades le considèrent comme un bâtard. Il traînera sans doute cet handicap toute sa vie. Pauvre mouflet !

Afin d'apporter des notions de langue française à tous ces marmots, une école est mise en place. Je suis désigné pour assurer les fonctions d'instituteur. Comme matériel à disposition, nous avons une tente rapiécée et un tableau noir. Les cours se limitent à la lecture de chansons françaises écrites au tableau ainsi qu'à la découverte des chiffres. La difficulté est grande pour les élèves, mais les progrès sont fulgurants. Recevant un jour un visiteur de marque, le capitaine le fait pénétrer pendant un « cours » dans la pseudo­classe. Comme il se doit, les enfants — assis par terre — se lèvent à son entrée. Une petite démonstration de nos exercices se révèle très concluante. Le visiteur se dit impressionné par ces résultats obtenus en si peu de temps. Mais, sous ces cieux, la mixité reste un problème : une affaire de mœurs se pose entre une grande élève et un harki. Les parents crient au scandale et le capitaine décide sans préavis de fermer la classe. Je n'entendrai plus ces mioches m'appeler  « Jacques » d'un air candide. Ils me garderont longtemps une forme de cabotinage qu'il est peut-être possible de nommer reconnaissance ...

Pour des raisons évidentes, chaque personne vivant au camp doit être munie d'une carte d'identité. Or, certains n'en ont jamais possédée. Il faut donc leur en établir. Ayant délaissé l'école, on me demande de venir en aide au fonctionnaire un peu borné responsable de ce travail. Compte tenu de la difficulté d'obtenir des demandeurs un minimum de précisions relatives au lieu de naissance, à l'âge et la parenté, établir un dossier serait impossible sans la présence d'un interprète d'origine locale. Celui-ci se décarcasse pour fournir, tous les renseignements nécessaires à l'obtention des cartes pour chacun. (On pourra, plus tard, se poser des questions sur la validité des renseignements obtenus lorsque le préposé sera arrêté pour collusion...) (Pages 55-56)

 

Mai 1961

Dans la nuit suivante, la S.A.S. est harcelée de coups de feu. Dans les trente secondes, le sergent de quart balance des obus éclairants. La fusillade cesse aussitôt. Il s'agit sans doute d'un règlement de compte dont nous n'aurons jamais le fin mot et cet incident met tout le village en ébullition. L'ambiance entre communautés se détériore. Je crois d'ailleurs que des choses se trament à nos dépends. Même des garnements prennent l'habitude de nous provoquer. Allusions obscènes et bras d'honneur leur valent de copieuses trempes qu'ils vont ensuite rapporter au chef de la S.A.S. Pour tenter d'occuper tous ces polissons désœuvrés, la réouverture d'une école a été décidée et Tadeu s'en voit confier la responsabilité. Possédant plusieurs licences, cet anticonformiste gouailleur représente le type même de la recrue insupportable : tignasse négligée, bouc hirsute et habits toujours crados dénotent son esprit (pseudo) antimilitariste. Les futurs écoliers seront édifiés par la culture française par ce zazou bourré de diplômes et de mauvaise foi...

En préalable, Tadeu a réclamé et obtenu d'utiliser un local en préfabriqué servant au stockage de ravitaillement. Il a ensuite fait scandale à la S.A.S. en exigeant de la semoule pour distribuer lui-même aux élèves assidus. Alléchés par les promesses, ils sont près d'une centaine à se presser dans la classe. C'est un succès... Afin de conditionner ses mioches, le malotru commence par les faire chanter des refrains gaulois à la moralité douteuse. Ceci lui vaut d'épiques démêlés avec des parents comprenant notre langue et outrés d'une telle pédagogie. La controverse prend des dimensions rocambolesques.

Elle s'arrête avec l'intervention du capitaine qui interdit ces chansons perverses...

L'affaire est pourtant sur le point de capoter lorsque Tuborde rencontre un soir « son » instituteur complètement paf et qui déblatère des outrances infâmantes contre l'armée et ses chefs. Le capitaine s'en tient à des menaces sans suite. En raison du succès de l'école, il lui est difficile de briser l'expérience Tadeu ; d'autant que le coco se crée une notoriété à l'intérieur du regroupement. En effet, améliorant ses connaissances de la langue arabe, « li professeur » s'incruste parmi les villageois. Pour y parvenir, il reconduit les jeunes élèves au gourbi familial et s'arrange pour se faire inviter à siroter le kavoua. Restant ensuite des heures en palabres, on peut imaginer que, par esprit de sédition, l'intrigant cautionne la cause adverse... (Malheur aux pauvres bernés !) ... (Pages 180-181)

 

Septembre 1961

Suivant mes pronostics, l'école vient d'être fermée. Tadeu se retrouve sans affectation. Ayant, soi-disant, changé d'opinion vis-à-vis des civils, il ne tarit pas de critiques à leur encontre. De moins en moins blairé dans nos rangs et fayotant sans vergogne pour obtenir les faveurs du capitaine, le forban ne cesse de le mettre en garde sur ce qui se passe au camp de regroupement. À l'entendre « tout est pourri » ( ... ) Ses dires font recette ! (Page 212)

 

RENOU_p60-1.jpgVictor RENOU

En Algérie, c'était comme ça …

ou les 24 mois d'un Appelé sur un piton.

 

Auto édition. Dinan (France)

Année de publication : 1988

 

23/05/2014

Le Centre de regroupement de Bou El Bellout (Victor RENOU)

 

Novembre 1959

 

Par recoupement, nous connaissons l'explication de notre présence ici. En dehors de la construction de bâtiments pour se loger, la compagnie est chargée de regrouper tous les civils se trouvant  dans un rayon d'environ 15 km, en situation illégale, puisque cette région est déclarée interdite. C'est d'ailleurs pourquoi toutes les mechtas (habitations des villageois) ont été détruites par l'aviation et que possibilité est donnée de faire feu sur toute présence suspecte. Bien entendu, pour faire œuvre de pacification, il ne s'agit pas d'anéantir mais de déloger les indigènes « garennés » dans la brousse puis de les installer sur l'espace situé entre la section du sommet et celles du bas. Là sera aménagé un centre de regroupement comme il en existe beaucoup. Dans ce but un hélicoptère a déjà déposé des marabouts (sortes de tentes coniques soutenues par un mât) permettant d'abriter douze à quinze personnes par unité. (Pages 18-19)

 

 

Décembre 1959

 

Ralliés d'eux-mêmes, près de cent civils sont maintenant installés sous les marabouts. Il règne dans ce groupe bigarré, composé surtout de femmes, d'enfants et d'anciens, une ambiance qui rappelle celle des campements bohémiens. De la semoule a été distribuée. En permanence, les fatmas confectionnent des galettes pour nourrir leur monde. L'odeur aux alentours est caractéristique. Chargé du contrôle interne du camp, l'adjudant Penzibi doit procéder chaque soir à l'appel de ceux qu'il appelle ses chouchous. Le scénario tourne parfois à la galéjade. En effet, lorsque l'approvisionnement en bière a été assuré, l'adjudant en abuse et mélange ensuite près des fatmas service commandé et familiarités déplacées. A l'intérieur des guitounes se poursuivent alors des babillages animés...

 

Afin d'apporter davantage de sécurité aux civils, une mechta abandonnée, située près de leur emplacement, a été aménagée en local baptisé « poste de police ». Conçue pour permettre à cinq hommes de dormir pendant la faction du sixième, cette casemate en argile est reliée à notre campement par un téléphone de campagne. Par une nuit sans lune, l'homme de faction à ce poste entend un bruit suspect autour des marabouts. Malgré l'interdiction, il risque un jet de lampe électrique. Comme réponse, un fusil mitrailleur arrose d'un trait la baraque perturbatrice. La fusillade sort tout le monde du sommeil. D'un bond je suis dehors, chaussures non lacées, le pistolet dans une main et la cartouchière dans l'autre. D'abord hésitante, la réplique du poste de police s'effectue par jets saccadés. C'est l'alerte générale. Dans toutes les guitounes, c'est le même scénario : récupérer l'arme à tâtons, se dégager « fissa » et courir vers une position de combat. Mazout, en caleçon et sans flingue, vient échouer à mes côtés. Marmonnant des propos inintelligibles, il fait penser à un corniaud se terrant sous les ronciers au premier coup de fusil. La pétarade s'est arrêtée.

 

A l'aide du téléphone, le lieutenant Delonget essaie d'obtenir des précisions mais constate que le fil a été sectionné. Il demande alors de projeter une fusée éclairante. Le résultat est immédiat : ça tire de partout. Mazout se colle contre moi en tremblant. Des balles traçantes balaient le ciel dans les deux sens. Certaines sifflent en passant tout près. Par acquis de conscience, je vide mon chargeur dans le noir. Un de nos hommes est atteint à l'épaule. Secouru aussitôt, il rentre en geignant dans la tente. La fusillade se calme à nouveau.

 

Une autre fusée est balancée, mais cette fois aucun coup de feu ne l'accueille. Ceci semble bizarre et pourrait dissimuler une autre tactique. Dominant le vallon, Delonget, pareil à un être bafoué lançant un défi, se met à hurler un tas d'insultes aux agresseurs. La scène est tragi-comique. Sur son ordre, des grenades à fusils sont envoyées vers un passage éventuel de repli. Aucun coup de feu ne répond. Les attaquants ont décroché. Que voulaient-ils au juste ? La réponse se précise : un contact radio, établi avec le campement d'en bas, signale qu'une sentinelle a cru s'apercevoir de la disparition des marabouts. Ce serait le comble...

 

Envoyée sur place, une patrouille est bien obligée d'en faire le constat : tentes, locataires, provisions et tout le saint-frusquin ont pris la clé des champs. Cet avatar imprévu met le lieutenant en furie. Quant au capitaine, il temporise et décide seulement de doubler les sentinelles pour le reste de la nuit. Après une telle séquence, ce n'est pas facile de se rendormir.

 

Au lever du jour, c'est la consternation devant le vide. Personne n'ose se gausser de la situation tant nous avons l'impression de paraître ridicules. Dans leurs tanières introuvables, les raffleurs doivent fêter l'événement : ils ne pouvaient mieux nous narguer car quelle protection pourra-t-on garantir ensuite aux civils en passe d'être regroupés ? Mais il n'est pas question de baisser les bras. Le lendemain matin un hélicoptère vient chercher notre blessé, content d'être évacué. Lorsqu'elle a été connue au bataillon, l'affaire a fait l'effet d'un pavé dans la mare. Il faut réagir. … (Pages 26-27-28)

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Victor RENOU

En Algérie, c'était comme ça …

ou les 24 mois d'un Appelé sur un piton.

 

Auto édition. Dinan (France)

Année de publication : 1988

 

 

09/05/2014

Taos, Juive kabyle (Jibril DAHO)

 

Fête de naissance d'Adel

 

 Il s’était avéré que la vie du couple débutait sous de brillants auspices. Au printemps 1954, moins d'une année après le mariage, la naissance d’un beau bébé prénommé Adel "le juste", vint, au grand bonheur des parents, égayer leur foyer et réaliser leurs plus belles espérances.  Tant la naissance d’un garçon était considérée comme majeure en Kabylie, ils organisèrent une grandiose cérémonie qui dura plusieurs jours.

 Ali, par la voix des crieurs publics, convia toute la population d'Aït-Setah et des hameaux environnants à venir se réjouir des festivités. Après un hiver rigoureux, le printemps cette année-là était particulièrement sec. Le soir, enchantés d’une circonstance aussi rare, les contingents d’invités arrivaient en masse. Après avoir vidé les écuelles en bois débordantes de couscous garni de viande, et que les ventres fussent inhabituellement rebondis, les convives, rotant énergiquement comme le voulait la tradition pour complaire à l’hôte, se vautraient, sous un ciel sans menace, sur les tapis d’alfa posés à même l’herbe épaisse, luxuriante en pareille saison. Selon la tradition kabyle, seuls les hommes étaient en droit d’assister au gala, mais la rigueur de la tradition était sans influence sur l’attrait qu’inspirait ce genre de réjouissance. En effet, bravant l’interdit, l’obscurité et l’événement aidant, les femmes osaient de loin, chacune cachée dans une sombre retraite, contemplaient béatement le divertissement capiteux que la coutume séculaire interdisait à leur vue. Il en était de même pour les hommes pour qui le spectacle pantomime entre femmes était interdit. Dans cette parodie, les hommes étaient tournés en ridicule. C'étaient les femmes accablées par l'attitude hégémonique de leur homme, qui jouaient, d'une manière tragi-comique, le simulacre d'épouses opprimées. Dans la foulée des griefs exprimés dans cet interstice de défoulement, s’attardant sur les défauts des hommes qu’elles incriminaient, elles manifestaient les souffrances qu'elles enduraient, et clamaient publiquement l'opinion caustique qu'elles avaient d’eux. Bien évidemment, dans les patelins où tout se savait en un rien de temps, les complaintes, dans une minutie de détails, arrivaient aux oreilles des hommes concernés. Les cauteleux en riaient sans s’alléguer, mais les bienveillants, compatissant, révisaient judicieusement leur conduite.

 La fête relative à la naissance d'Adel, dont il est question dans notre récit, était animée par la troupe du maître en la matière : le virtuose Akli Oukertous El Amroussi. Sans ce maestro une fête serait fastidieuse. La troupe de tambourineurs et de trompettistes, tout de blanc vêtus, venus de Bougie et de ses alentours, s’en donnaient à cœur joie tellement les occasions d’exhiber leur talent étaient rares. Le tonnerre du roulement des tambours tendus au feu de bois et les décibels assourdissants des trompettes puissamment soufflées, parvenaient aux lits des ravins qui, en écho, les répercutaient jusqu’aux rives de l’Oued Agrioun et des cimes des monts Babors qui dominaient le paysage.

 Quand le moment "d’enjôlement" : clou du spectacle, tant attendu, était arrivé, signifié par l’aube approchant, les enfants endormis et les plus récalcitrants renvoyés, on agençait une piste de danse entre l’orchestre et le public. Au premier refrain du lied entonné par le chantre Akli Oukertous, encensant de louanges l’heureux nouveau papa, assis au premier rang, et sa "maison", on sortait d’on ne sait où, des créatures délicieusement belles et opulentes: des danseuses d’Ouled Naïl, au cachet faramineux, venues spécialement de Djelfa aux portes du Sahara. C’étaient des sensuelles filles du désert au charme ravageur et d’une vivacité folâtre. Leur visage oint d’aromates, luisait sous la clarté vacillante des lampes à carbone, et troublait l’instinct des spectateurs demeurés immobiles dans un profond silence. La danse, rythmée par la musique, exigeait un silence absolu. Exhibant un large sourire espiègle, les gazelles du désert esquissaient hiératiquement les premiers pas frémissants de volupté intense. Le déhanchement convulsif, le soulèvement frénétique du ventre et le balancement des bras nus qui faisaient tinter de gros bracelets en argent massif qui pendaient à leurs poignets, présentaient un spectacle époustouflant. Habituées à l’exercice de divertissements gracieux dans les cafés chantants des villes du sud et des hauts plateaux où, tous les soirs, elles comblaient l’exaltation des inconditionnels amateurs, les Naïliates annonçaient aux Kabyles rêvasseurs, l’ambiance d’une folle nuit sublimée par le zéphyr qui soufflait les ardeurs contagieuses. Au fur et à mesure que le spectacle s’échauffait, le corps épicurien des almées s’agitait dans des mouvements trépidants que le baladin enhardissait et que le public, souffle coupé, scrutait sous tous les angles. Elles portaient des robes à ramages bigarrés, souples et chatoyantes, aux plis phosphorescents. Des tenues qui mettaient effrontément en valeur leurs attributs sensuels. Elles étaient spécialement conçues pour la danse et frémissaient sur le galbe gracieux des danseuses. Les anneaux insérés autour des chevilles tatouées, une paire de chaque côté, tintaient à la mesure du pas de danse. Les filles du désert faisaient une parade osée avec leur tenue aguichante et leur chevelure abondante ruisselant en flot noir sur leurs épaules affriolantes.

 Ce tableau indécent pour le regard d’un Kabyle aurait été inacceptable en ce lieu et en d’autres circonstances. Seulement en ces soirées si fécondes en émotions délirantes où se fêtait la naissance d’un garçon né de parents âgés, tout ou presque était permis. Les passions se donnaient libre cours et pouvaient se lâcher dans tous leurs excès.

 Tête dodelinante emportée par l’ambiance de la fête enflammée, le public ivre de plaisir, l’âme emplie d’allégresse, écoutait, avec grande attention, le laudateur chanter à capella, et suivait des yeux palpitants les mouvements licencieux que les belles venues d’ailleurs offraient généreusement à leur regard rêveur. De temps à autre, sans doute enivrée d’exaltation dévorante et galvanisée par les mimiques du baladin émoustillé, une danseuse éperdue venait se cambrer, effleurant des pans de sa robe fluide et évasée, un spectateur passionné, langoureux et vibratile, que seule la pudeur paralysait. L’ambiance survoltée, telle une furie déchaînée, ne tombait qu’à la fraîcheur du petit matin, quand, à la grande déception des convives avides de divertissements voluptueux, les tambours se refroidissaient et les trompettes s’essoufflaient,

 Pendant la journée, vacant dans l’indolence à leurs occupations ordinaires, la musique continuait de résonner dans la tête distraite des noctambules. Les fantasmes, en cascades, disgraciaient les femmes kabyles qui n’affichaient que des profils austères. Avant que ces fêtards ne rejoignissent une autre nuit d’agapes et de délire, quand par manque de sommeil leurs yeux s’éteignaient et leur tête tournoyait, ils s’allongeaient sur un grabat de fougère à l’ombre de bosquets verdoyants.

 

DAHO Jibril_Taos_2014.jpgJibril DAHO

Taos ou l’extraordinaire destin d’une Juive kabyle.

 

Éditions Sefraber

Velle le Chatel (France)

 

2014